Les 15 ans de mécénat de la Fondation Louis Roederer : Rencontre avec Audrey Bazin, Directrice artistique 1 heure ago
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Partager Partager L’année 2026 marque un tournant avec les 250 ans de la maison Louis Roederer et les 15 ans de la Fondation. Audrey Bazin, directrice artistique, déploie à cette occasion l’amplitude d’une vision ancrée sur l’audace et la transmission à travers un certain nombre d’évènements culturels grand public sur tout le territoire. En femme de terrain qui revendique une décentralisation culturelle, Audrey a souhaité que l’art investisse de manière inédite, les vignobles de Roederer Collection autour de la littérature et la musique et prévoit à Reims un évènement collaboratif inédit entre les habitants et le chorégraphe Dimitri Chamblas sur le parvis de la cathédrale. Un clin d’œil à la fois historique et très contemporain pour signer cet ancrage des arts vivants dans les actions de mécénat de la Fondation. De plus le prix Pichon Comtesse lancé avec la Philharmonie de Paris – Cité de la Musique soutient de jeunes talents, accompagnés par les Centres Nationaux de Création Musicale à l’occasion du festival EXPLORE. Afin de souligner davantage la place de la musique et en écho avec le Bicentenaire de la photographie, un dialogue inédit est imaginé entre l’historien de la photographie Michel Poivert et la pianiste Aline Piboule. Audrey Bazin, Directrice de la Fondation Louis Roederer © Guillaume Kayacan En parallèle, Audrey Bazin qui est à l’origine du programme et du prix « Thinking Sustainability » nous dévoile un nouveau dispositif associé de résidence mis en place avec la Fondation Camargo (Cassis) autour de la thématique « Habiter le monde » afin d’offrir des réponses constructives et des clés de compréhension face à un contexte souvent perçu comme très anxiogène. Elle revient sur ce que permet un geste philanthropique transformateur et les initiatives dédiées à l’émergence qui l’inspirent dans tout l’hexagone. A noter que cette année, la commissaire du Prix Découverte de la Fondation Louis Roederer aux Rencontres d’Arles est la franco-béninoise Nadine Hounkpatin, ce dont se félicite Audrey tout en en laissant les Rencontres d’Arles très indépendante de leur choix. Si elle devait choisir une photographie à offrir, fidèle à son expertise première, son choix se porterait sur un tirage d’Anne-Lise Boyer, les artistes femmes et mécènes étant au cœur de ses affinités électives. Audrey a répondu à mes questions. Marie de la Fresnaye. Pour les 15 ans de la Fondation : quels évènements retenir de la programmation spéciale ? Audrey Bazin. J’affirme aujourd’hui une volonté croissante d’ouvrir les actions de la Fondation au grand public, tout en les inscrivant dans une dynamique de décentralisation culturelle, afin d’irriguer l’ensemble des territoires. Cette double ambition se concrétise notamment à Reims, à travers le projet « Slow Show » mené par Dimitri Chamblas pour la Fondation. Déployé en collaboration avec des structures culturelles et sociales locales, ce projet réunira 60 Rémois et Rémoises autour du chorégraphe. La performance se tiendra sur le parvis de la cathédrale, au cœur de la ville, un lieu hautement symbolique pour la Fondation, qui y trouve ses racines. C’est aussi, pour moi, une manière de remercier la ville, dont le soutien a été déterminant, en facilitant les mises en relation avec un certain nombre d’acteurs locaux. Slow Show Dimitri Chamblas, juin 2023, Montpellier © Luca Ianelli pour Montpellier Danse À Paris, ma démarche est différente, mais reste fidèle à une exigence de création. Je privilégie une implication directe dans la conception des événements que nous soutenons. En avril, nous accompagnerons ainsi le Festival Explore, co-créé avec la Philharmonie de Paris – Cité de la Musique. En parallèle, à l’occasion du Bicentenaire de la photographie, je propose un événement inédit : un dialogue entre musique et photographie réunissant la pianiste Aline Piboule et l’historien de la photographie Michel Poivert, le 16 novembre. Cette rencontre sera gratuite et ouverte au public sur inscription préalable. Portée par le développement récent de nos outils de communication, notamment un site internet et une présence sur LinkedIn, je souhaite aujourd’hui amplifier encore davantage cette ouverture au public. MdF. Quelle est l’origine du projet du prix Pichon Comtesse, en partenariat avec la Philharmonie de Paris – Cité de la Musique ? AB. Ce projet est né d’un faisceau de motivations. À l’origine, il s’agissait de concevoir une action culturelle pour le domaine de Pichon Comtesse. Le groupe auquel j’appartiens me donne en effet les moyens de décentraliser l’art, en s’appuyant sur des domaines implantés en France, au Portugal et aux États-Unis. Cette initiative répond également à une volonté de créer du lien entre les équipes, souvent dispersées, et qui ne perçoivent pas toujours de fil conducteur commun entre les différents sites. Elle s’inscrit aussi dans une réflexion nourrie par la personnalité singulière de Nicolas Glumineau, directeur général de Pichon Comtesse, dont le parcours atypique, à la croisée de la génétique, de l’œnologie et du chant lyrique, influence profondément son approche du vin. Il privilégie d’ailleurs la musique aux mots pour en parler. En tant que femme de terrain, attentive aux besoins, j’ai cherché à conjuguer ces différentes dimensions : décentraliser la culture, concevoir un événement sur mesure et répondre aux attentes des artistes. C’est dans cet esprit que j’ai approché la Philharmonie afin de co-créer un festival de musique expérimentale. Au cœur de ce projet, une œuvre lauréate sera interprétée lors d’un concert ouvert au public, organisé au Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande, à Pauillac. Cette soirée réunira, pour la première fois, les huit centres nationaux de création musicale, chacun ayant sélectionné un compositeur ou une compositrice contemporaine. Tous ont été rémunérés pour créer une œuvre originale, qui sera présentée lors du concert du lundi 13 avril à la Philharmonie de Paris – Cité de la Musique. Je parle ici d’« œuvre primée » plutôt que d’« artiste primé », car le projet encourage le dialogue et la collaboration entre créateurs. Certaines pièces pourront ainsi être le fruit d’un travail commun entre plusieurs compositeurs. Explore © Vincent-Migeat Agence VU’ MdF. Vous avez lancé l’idée d’investir les vignobles à travers des événements sur mesure. Comment cela se traduit-il ? et se mesure-t-il ? AB. Pourquoi investir de nouveaux champs artistiques, au-delà du territoire historique de la photographie et de la recherche ? La réponse tient avant tout à la nature même des projets que je développe : des initiatives conçues sur mesure, en dialogue étroit avec les directeurs généraux des différents domaines. Pour garantir une véritable appropriation des événements, il est essentiel de partir de leurs centres d’intérêt. Ainsi, la littérature s’est imposée aux Domaines Ott*, la musique pour Pichon Comtesse, tandis que d’autres domaines, comme Ramos Pinto au Portugal ou Roederer Estate en Californie, ouvriront la voie à de nouveaux champs artistiques encore à définir. Ma démarche consiste avant tout à m’appuyer sur les personnalités et sur l’identité des lieux pour fédérer les équipes et susciter l’enthousiasme. Cette ouverture se fait naturellement : tous partagent une sensibilité à la culture et le désir d’habiter autrement ces espaces, habituellement fermés au public. Car c’est aussi là une dimension essentielle du projet : proposer, à chaque fois, des événements gratuits et accessibles, dans des lieux qui ne le sont pas en temps normal. Il ne s’agit donc pas de structurer de nouveaux pôles artistiques figés, mais plutôt de laisser émerger des propositions en fonction des contextes, des envies et des opportunités propres à chaque site. En termes d’impact, je mesure avant tout l’engagement et l’enthousiasme des équipes. Ces projets ne sont pas seulement portés par la Fondation : ils mobilisent l’ensemble des collaborateurs, à tous les niveaux. Cette dynamique collective est particulièrement précieuse. Elle suscite de la fierté, crée un sentiment d’appartenance et nourrit un véritable plaisir à participer à une aventure qui renouvelle le regard porté sur ces lieux. Fondation Louis Roederer © Ana Elisa Sotelo & Sadith Silvano, Portraits of the Multiverse MdF. La 2ème édition du programme Thinking Sustainability s’ouvre à une résidence : quel en est le principe ? AB. Avec « Thinking Sustainability », il me paraît essentiel, aujourd’hui, de reposer la question du développement durable. J’ai souhaité inscrire le programme dans une approche résolument positive et constructive : ne pas accabler par des données anxiogènes, ni céder au déclinisme ou à une forme de moralisation. Mon objectif est plutôt de proposer des clés de compréhension, de nourrir l’esprit critique et, surtout, de redonner de l’espoir. Constater que, partout dans le monde, des acteurs s’engagent concrètement sur ces enjeux est profondément stimulant. Par ailleurs, le projet connaît aujourd’hui une montée en puissance. Initialement structuré autour d’un prix photographique et d’un volet recherche, « Thinking Sustainability » s’enrichit désormais d’un nouveau dispositif : une résidence en partenariat avec la Fondation Camargo. Dans ce cadre, nous accueillerons sur le site de la Fondation Camargo à Cassis un penseur et écrivain américain, invité à développer une réflexion personnelle sur son rapport au monde. Cette résidence donnera naissance à un texte inscrit dans une nouvelle thématique, intitulée « Habiter le monde ». Elle marque ainsi une étape supplémentaire dans le développement et l’ambition du programme « Thinking Sustainability ». MdF. Comment se fait le choix des résidents.es ? AB. Ce choix est né d’un dialogue entre la Fondation Camargo et moi-même. Mon intention était de mettre en lumière une pensée parfois fragilisée de l’autre côté de l’Atlantique, en valorisant une voix singulière, une voix sensible. Si le volet recherche de « Thinking Sustainability » s’inscrit davantage dans le champ des sciences, qu’il s’agisse des sciences humaines ou des sciences de la nature, je tenais ici à ouvrir un autre espace d’expression. Il s’agit de faire place à l’émotion, à une forme d’écriture plus libre. Le projet prendra ainsi la forme d’un texte poétique et sensible, dans une approche plus incarnée. MdF. Comment est né ce projet avec Camargo ? AB. Comme je l’ai déjà souligné, être femme de terrain c’est aller à la rencontre des initiatives existantes, des institutions engagées, en restant attentive à ce qui se construit déjà. C’est dans cette logique que je suis depuis longtemps les activités de la Fondation Camargo, tout comme celles de l’Institute for Ideas and Imagination à Paris par exemple. Je suis particulièrement sensible aux résidences exigeantes, capables de réunir des artistes et des penseurs de haut niveau. Ce type de démarche nourrit ma réflexion et guide mes choix de collaboration. La rencontre avec Julie Chénot, directrice de la Fondation Camargo, s’est imposée naturellement. Au-delà des projets, la qualité du lien humain est déterminante à mes yeux. Jordan Beal, Une photographie de l’horizon en Martinique I, 2025Avec l’aimable autorisation de l’artiste. MdF. Pour les Rencontres d’Arles 2026, la commissaire associée du Prix Découverte Louis Roederer des Rencontres d’Arles est la franco-béninoise Nadine Hounkpatin : comment accueillez-vous cette nouvelle ? AB. Je dirige une fondation que je considère avant tout comme un mécène philanthropique. Cela signifie que je ne prends pas part aux décisions des institutions que nous soutenons, ni à leurs orientations artistiques. Par exemple, le Prix Découverte des Rencontres d’Arles est entièrement conçu et piloté par l’organisation elle-même : elle choisit librement le ou la commissaire ainsi que le jury chargé de décerner le prix. Je n’interviens donc à aucun moment dans ce processus décisionnel. En réalité, la question de mon implication ne s’est jamais posée, et elle ne se posera pas. Même si la photographie constitue mon domaine d’expertise, je tiens à préserver cette indépendance. J’éprouve une réelle admiration pour le travail des Rencontres d’Arles, notamment pour la diversité des commissaires invités chaque année. Chacun apporte un regard singulier et bénéficie d’une liberté totale pour sélectionner les artistes. Ces choix, toujours différents, nous ouvrent à de nouveaux univers visuels et nourrissent la curiosité. C’est précisément cette richesse et cette exigence qui font que le prix est attendu chaque année. Charlotte Yonga, Dïane, Mahenina and Belly, Antananarivo, Madagascar 2024Courtesy of the artist. MdF. Qu’est-ce qu’un geste philanthropique transformateur ? AB. Je crois profondément à une philanthropie qui ne craint pas l’audace. À ce titre, je suis particulièrement fière d’avoir soutenu la conservatrice-restauratrice Laure Cadot, à l’occasion de son colloque international organisé au musée du Quai Branly. Ce projet, consacré à la conservation des matières organiques, et notamment des restes humains, a pu voir le jour grâce à une bourse de production que nous avons accordée en collaboration avec la Villa Médicis. C’est précisément à cet endroit que, selon moi, la philanthropie doit se situer : aux côtés de projets porteurs de sens, essentiels pour la société, mais souvent éloignés des projecteurs. Des initiatives qui ne bénéficient pas toujours d’une grande visibilité ni d’une reconnaissance immédiate, mais qui ont pourtant le potentiel de transformer en profondeur les regards et les pratiques. Un geste philanthropique, pour être véritablement utile, doit assumer cette dimension. Souleymane Bachir Diaw, Grand boubou blanc avec broderies dorées et foulard vert, zone grise, 2021, série Sutura, 2021-en coursAvec l’aimable autorisation de l’artiste. MdF. Quelles initiatives et lieux dédiés à l’émergence suivez-vous avec intérêt ? AB. Je suis de près le travail des Frac, que je considère comme des structures particulièrement engagées et profondément ancrées dans les territoires. Leur programmation témoigne d’une véritable exigence, comme en attestent certaines expositions marquantes, notamment celles consacrées à Abdessamad El Montassir au Frac Franche-Comté, ou encore les propositions du Frac Champagne-Ardenne. Je m’intéresse également à des événements comme le Festival OVNi ou le Festival Photo Saint-Germain, qui participent à faire émerger des regards contemporains et à renouveler les pratiques artistiques. Parallèlement, je suis attentive à des initiatives peut-être moins visibles mais tout aussi essentielles. C’est le cas de Abers Lab, qui développe des projets en lien étroit avec les collectivités. L’un d’eux s’articule autour de la pensée de Bruno Latour, en favorisant la création de réseaux d’échange à l’échelle locale, notamment autour des enjeux écologiques. Je m’intéresse aussi aux festivals qui se déploient partout sur le territoire, qui font vivre la photographie et les arts visuels au plus près des publics. Mais mon attention ne s’arrête pas là : je suis également très attentive aux écoles, qu’il s’agisse d’écoles de photographie (Arles) ou d’écoles des beaux-arts (Bretagne). J’essaie de rester au plus près de tout ce qui se passe, de capter la vitalité des initiatives locales. Qu’elles soient institutionnelles ou plus discrètes, ces initiatives ont en commun leur capacité à transformer durablement les territoires et les imaginaires. Un regard que je nourris à l’image de la collection de la Fondation qui traverse l’ensemble des mediums. MdF. Quelle créatrice vous inspire ? AB. Je vais m’aventurer un peu en dehors de mes champs habituels. J’ai beaucoup d’admiration pour la créatrice de bijoux Stéphanie Surer. Ce qui me fascine chez elle, c’est cette capacité à allier sensibilité et engagement écologique dans la joaillerie. Nous avons tous, ou presque, des bijoux de famille qui ne reflètent pas vraiment nos goûts, mais que nous conservons pour leur valeur symbolique. Stéphanie Surer transforme ces héritages : elle réutilise les matières et redessine des pièces en lien avec l’histoire personnelle de chacun. C’est une manière subtile et puissante de se réapproprier un héritage parfois trop lourd à porter, de le revisiter sans culpabilité. Son travail réinvente une histoire, notre histoire, tout en dialoguant avec le passé. MdF. En regard de l’histoire de l’art, s’il fallait retenir des femmes qui ont laissé une empreinte… AB. Il y aura bientôt une exposition à la Cinémathèque consacrée à Marilyn Monroe, une figure qui m’a toujours profondément marquée. On l’a longtemps réduite à la blonde séduisante et un peu victime, alors qu’en réalité, c’était une femme incroyablement forte, capable de dire non, de se révolter et de transformer le cinéma de son époque. Elle était brillante et sensible, et ses poèmes en témoignent avec une intensité bouleversante. Il y a tant d’autres figures fascinantes. La comtesse de Greffulhe, par exemple, qui inspira Proust, soutint artistes et personnalités politiques et fit don d’une partie de sa garde-robe au Palais Galliera, trésors exposés par Olivier Saillard en 2015. Et puis il y a la marquise Casati en Italie, extravagante et hors norme, qui mourut dans la misère mais fut ressuscitée par l’autrice et amie Camille de Peretti. L’une des plus grandes mécènes de l’histoire, elle a inspiré une multitude d’artistes qui demeure, après la Vierge, l’une des femmes les plus représentées au monde. Un épisode reste marqué dans ma mémoire : la Casati investit la place Saint-Marc le temps d’une soirée, offrant aux Vénitiens perchés sur leurs terrasses un spectacle incroyable. Elle surgit d’une gondole tapissée d’orchidées, entièrement vêtue d’or, entourée de serviteurs en livrée et perruque blanche. Et pendant la fête, elle parade parmi ses invités, deux guépards en laisse turquoise à ses côtés. Aujourd’hui, une telle exubérance semblerait presque révoltante, mais elle conserve un charme flamboyant, une nostalgie, un souffle de liberté. MdF. Quelle philanthropie pour demain ? AB. Vaste question ! Récemment, j’ai été invitée à prendre la parole sur la philanthropie, et on m’a posé la question : « Quel est votre rêve ? » J’ai répondu sans hésiter : que la philanthropie disparaisse. Parce que, pour moi, cela voudrait dire que les gouvernements ont enfin reconnu l’importance de la culture, que celle-ci n’aurait plus à « tirer la langue », à quémander le soutien de mécènes privés. Ma philanthropie idéale de demain serait celle-là : un signe que l’utopie républicaine, dans toute sa beauté, est enfin réalisée. Si l’on laisse de côté l’utopie, la philanthropie de demain, c’est aussi une philanthropie pure, clairement identifiée, un mécénat désintéressé où les genres ne se mélangent pas. Aux États-Unis, il a fallu des décennies pour que la philanthropie s’inscrive dans l’ADN social et culturel. Cela laisse espérer qu’en France, le chemin sera similaire : que, d’ici quelque temps, elle devienne une évidence, une pratique intégrée et naturelle, sans qu’on se pose plus la question de son rôle ni de sa légitimité. D’ailleurs, il me semble important de clarifier un point, car il existe souvent une confusion dans l’esprit du public entre mécénat de fondation et mécénat d’entreprise. Ce sont deux réalités très différentes. Pour ma part, mon engagement relève d’un geste purement dédié au soutien de la création. Il s’agit de permettre à des projets, des artistes ou des initiatives culturelles de se réaliser, sans chercher à en tirer un bénéfice en termes d’image ou de visibilité. Le mécénat d’entreprise, en revanche, est souvent associé à une logique de communication et de valorisation de la marque. C’est là toute la différence : l’un est désintéressé, centré sur l’art et la culture, l’autre s’inscrit dans une stratégie d’image. MdF. Comment est-ce que, selon vous, l’art peut susciter certaines capacités d’émerveillement, de résistance dans la période de guerre et de crise que nous traversons ? AB : Faire comprendre que la culture est essentielle, c’est presque un sacerdoce. On ne peut pas toujours le faire saisir pleinement, mais maintenir et soutenir toutes ces actions est déjà un geste qui compte. Pour moi, la philanthropie permet aux individus de rêver grand, de s’ouvrir aux autres, de pénétrer des univers et des cultures différentes. La culture, c’est accepter l’autre, s’intéresser à lui, nourrir sa curiosité. C’est ce que j’ai ressenti, par exemple, en participant à Thinking Sustainability : confrontée à des recherches souvent anxiogènes, j’ai découvert qu’il existait tant de personnes prêtes à s’emparer des problématiques environnementales. Cela m’a donné de l’espoir. La philanthropie, de la même manière, met en lumière les manques, les failles de notre utopie républicaine, tout en offrant au public la possibilité de voir se réaliser de grands projets. C’est un équilibre constant entre percevoir le verre à moitié vide et reconnaître ce qui est accompli. Mais c’est précisément là l’intérêt : éveiller au monde, susciter la reconnaissance de la beauté, de la poésie, et de l’autre. Elle permet aussi de prendre du recul, de développer un esprit critique, et de transmettre des valeurs essentielles. MdF. Question plus personnelle : Quelle photo offrir ou vous offrir ? AB. Si je devais répondre à titre personnel, pour un ami, je choisirais sans hésiter une œuvre d’Anne-Lise Broyer : un tirage argentique mêlé à un dessin. J’admire chez elle cette capacité à allier la somptuosité de l’image à une réflexion intellectuelle profonde, tout en évitant de figer le motif. Chaque œuvre semble respirer, rester ouverte, vivante. Pour la Fondation, mon coup de cœur va aux photographies de Richard Learoyd, représenté par la Fraenkel Gallery. Je suis fascinée par une nature morte, un bouquet dans un vase, qui m’a immédiatement captivée. J’ai fait comme quand j’étais gamine : je l’ai imprimée, découpée, accrochée sur le mur de mon bureau. Et plus je la regarde, plus je découvre de détails extraordinaires. Il m’a fallu dix minutes pour percevoir quelque chose d’incroyable : les yeux apparaissent dans l’œuvre, et c’est là que je trouve cette photographie encore plus folle et magistrale. MdF. Comment êtes-vous venue à l’art ? Est-ce qu’il y a eu une sorte de déclic ? AB. En réalité, tout a commencé avec mes parents. Dès mon plus jeune âge, avec mes frères, ils nous ont appris à voir, à observer, à percevoir la beauté partout autour de nous. Et naturellement, quand on apprend à reconnaître la beauté, à la chercher activement, cela transforme notre regard sur le monde et sur la vie elle-même. C’est une éducation à l’attention, au sensible, qui devient un moteur pour tout ce que l’on fait ensuite. MdF. Quelque chose que vous aimeriez ajouter ? AB. Ce qui m’attriste profondément, c’est l’image qu’on donne des intermittents du spectacle. On les réduit souvent à des subventionnés, un peu comme les chômeurs, une période que j’ai moi-même connue taxés d’ « inactifs », de « profiteurs ». Mais la réalité est tout autre. Être intermittent est extrêmement exigeant : ce n’est pas un statut sécurisé comme un CDI, qui garantit l’accès au chômage. Un intermittent doit cumuler un certain nombre de contrats simplement pour pouvoir bénéficier d’une couverture lorsqu’il n’y a pas de travail. Et ce n’est pas seulement que cela me choque, c’est que cela me révolte : vouloir faire passer les intermittents pour des subventionnés, c’est nier leur travail, leur courage, leur audace. Leur engagement mérite au contraire d’être valorisé et reconnu à sa juste mesure. Quelques jalons de la programmation anniversaire des 15 ans de la Fondation : • 1ère édition du Prix Pichon Comtesse Festival EXPLORE, Philharmonie de Paris 10 au 13 avril – Paris • La Semaine de la Critique du Festival de Cannes 13 au 21 mai Cannes Remise du Prix Fondation Louis Roederer de la Révélation 2026 • Slow Show Dimitri Chamblas x Fondation Louis Roederer Événement des 15 ans de la Fondation 23 mai – Reims • Les Rencontres de la photographie d’Arles Exposition Prix Découverte Fondation Louis Roederer 2026 6 juillet au 4 octobre – Arles …. Suivre les actualités de la Fondation Louis Roederer : http://www.fondation-louisroederer.com À LIRE Lancement du « Thinking Sustainability Prize » : rencontre avec Audrey Bazin, Directrice artistique, Fondation Louis Roederer Notre invitée de la semaine est Audrey Bazin Marque-page0
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