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Rencontre avec Emmanuelle Delapierre, directrice du musée des Beaux-Arts de Caen

Temps de lecture : 6 minutes et 5 secondes

« Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches il fut pris d’étourdissements. Enfin il fut devant le tableau qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois de petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune (…) » A la recherche du temps perdu, la mort de Bergotte Marcel Proust

L’exposition MURS du musée des Beaux-Arts de Caen convoque les différents paradoxes liés à ce motif cher aux artistes depuis la nuit des temps. Limite, borne, obstacle, le mur est tour à tour protecteur, inspirant ou menaçant. Dès lors comment d’une contrainte peut naître un ailleurs de l’ordre de l’imaginaire, l’obstacle devenant une ligne d’horizon où la question du regard est sans cesse posée. En littérature, sculpture,peinture ou photographie, nombreux ont été les créateurs à se confronter à cette frontalité. De Jean Genet à Proust en passant par Jean-Michel Alberola qui ouvre le parcours, Pierre Buraglio, Mona Hatoum, Per Kirkeby, Gordon Matta-Clark, Antoni Tapies, Robert Morris, Jacqueline Salmon mais aussi Léon Spilliaert, Maurice Denis, Pierre-Henri de Valenciennes ou Jean Baptiste Corot entre autres, le parcours intérieur et extérieur, divisé en 4 chapitres invite le spectateur à un véritable cheminement.

Emmanuelle Delapierre, directrice du musée et co-commissaire de MURS avec Marie-Claire Sellier, critique d’art et psychanalyste, nous en décrypte les temps forts. Elle évoque aussi les enjeux qui sont les siens depuis son arrivée à la tête du musée des Beaux-Arts de Caen en 2015.

 

1. Quelle est l’œuvre selon vous qui résume les partis-pris de l’exposition MURS et quelle programmation associée a été imaginée ?

Il est difficile de ne citer qu’une seule œuvre tant le parcours est volontairement contrasté , en ruptures. Je pourrais néanmoins citer le Mur de couteaux de Daniel Pommereulle qui clôt l’exposition, ou qui l’ouvre, selon le point de vue adopté. Cette dernière pièce du parcours datant de 1975 n’avait pas été exposée depuis 10 ans. Ce pan de mur qui se dresse devant nous dans une sorte de surgissement, d’évidence, invite à la confrontation de manière abrupte et brutale, mais il offre aussi une vision plus poétique et métaphysique. Les couteaux plantés à la surface de cette grande stèle de marbre redessinent le ciel étoilé au-dessus de l’Antarctique.Ce mur marque dès lors, la force d’apparition de l’œuvre et un mode de présence au monde, il ouvre plus qu’il ne ferme.

En ce qui concerne la programmation associée, il était important de l’imaginer très ouverte et dans une même dynamique que l’exposition. Cela permet d’esquisser des passerelles, d’une notion à une autre, d’un champ à un autre, d’un siècle à l’autre.

Nous avons de plus la chance d’être dans une ville  riche d’institutions et d’associations culturelles qui aiment  tisser ensemble des liens dans la continuité. En ce qui concerne la littérature, il y a des textes d’auteurs qui traversent le parcours et que l’on trouve sur des feuillets détachables que les visiteurs peuvent emporter avec eux. Sont prévues également des rencontres avec des écrivains dont Joy Sorman, mais encore des instants musicaux et la projection en plein air et gratuite du film Pink Floyd The Wall d’Alan Parker sur le mur d’enceinte du château, de la danse avec une création chorégraphique de Gaëtan Rusquet, du cinéma avec Murs Murs  et Visages, Villages d’Agnès Varda. Dans le prolongement de l’exposition, il est aussi possible de voir le résultat d’un workshops réalisé par les étudiants de l’école d’art de Caen-Cherbourg et un accrochage de photographies de l’association l’Ardi dans la galerie Mancel du musée.

Tous ces développements permettent de relier le musée à la ville, de relier l’art à la vie, pour faire en sorte que toutes ces propositions s’entrecroisent et favorisent cette ouverture au monde dans sa réalité et contemporanéité.

 

2. Autres expositions : Hélène Delprat actuellement et Vera Molnar à venir

 

Notre musée est riche d’une ample collection qui présente une sorte de continuum de la création artistique avec des œuvres anciennes des XVIèmes et XVIIèmes siècle, notamment , jusqu’aux XXèmes et XXIèmes. La programmation temporaire est elle aussi le reflet de cette continuité et de cette diversité.

Nous avons toujours non pas une proposition dans le musée mais plusieurs qui sont données à voir dans des espaces différents, au sein de cette architecture remarquable ‘alternant grands lieux vastes et d’autres plus intimistes.

Les grandes salles d’expositions temporaires accueillent l’exposition Murs,. Le  cabinet d’art graphique, qui permet de conserver notre collection de 50 000 estampes anciennes et contemporaines, est aussi le lieu d’expositions, dont celle que nous consacrons à Vera Molnar jusqu’à la fin de l’étéEt enfin dans les salles XX-, XXIème siècles, 2 propositions alternent chaque année :

En dialogue, une partie de nos collections associée à celles du Frac Normandie Caen autour d’une thématique très ouverte

Résonance, une carte blanche à un artiste vivant, principe initié l’année dernière avec Marc Desgrandschamp et poursuivi cette année avec Hélène Delprat. Nous restons ainsi dans la continuité de la visite des collections anciennes, dans une forme d’ écho ouvert et dynamique,.

Chez Hélène Delprat cette dynamique est très forte, elle aime et fréquente beaucoup les musées et considère les œuvres d’art indépendamment de leur siècle d’émergence, elle ne créé pas de séparation entre le contemporain et l’ancien et se nourrit de tout, que ce soit des œuvres muséales, d’images glanées sur internet, de ses lectures, de la presse… le tout dans un grand brassage. Elle créée dans cette idée de continuum.

 

3. Revenons sur la carte blanche photographique A l’Orée, sur le seuil du musée

 

Depuis 2 ans maintenant, nous proposons une grande image, un peu isolée et flottante et en même temps très inscrite dans le bâtiment puisqu’on la voit dès que l’on pénètre à l’intérieur du musée. A l’orée souligne cet entre-deux entre l’extérieur et l’intérieur du musée . Le tirage est également, visible depuis les ateliers de pratique artistique situés en-dessous. Un 3ème point de vue est offert depuis la grande galerie qui mène à l’auditorium et au restaurant du musée.

Cela donne 3 points de vue possibles pour une œuvre qui nous accueille  et qui ouvre l’expérience du musée, renouvelée à chacune de nos saisons culturelles. D’emblée nous sommes face à une œuvre, empruntée à un photographe contemporain, à Arnaud Lesage pour la saison 2027-2018. Ce photographe qui vit et travaille à Amiens renouvelle complètement l’approche du paysage, dans un travail de saisie, avec un jeu de hasard créant le tracé d’un cadre.

 

4. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce lieu à votre arrivée et donné envie de relever un nouveau défi à Caen après les Beaux Arts de Valenciennes ?

 

Ce qui m’a séduite c’est d’abord une collection d’une qualité évidente, qui traverse le temps du XVIème jusqu’à aujourd’hui, avec une dominante picturale.

C’est aussi la rencontre entre cette collection et le lieu dans lequel elle est donnée à voir, ce qui n’est pas le cas dans tous les musées. On sent parfois une sorte de tension, ou tout au moins d’inadéquation, de rencontre imparfaite entre le lieu et la collection, alors que le bâtiment a été ici construit pour abriter un musée, puis  repensé dans les années 1990 afin de  favoriser une vraie osmose entre les œuvres et l’architecture, offrant au visiteur un parcours à la fois libre, intuitif, structuré et exigeant. Cette dimension me parait essentielle car l’on ne perçoit pas les œuvres dans un musée comme en feuilletant un livre.

Ce qui m’a séduite également est le site, le musée des Beaux- Arts étant inscrit à l’intérieur de l’enceinte du château de Guillaume le Conquérant datant du XIème siècle. Nous sommes en plein coeur de ville et en même temps ailleurs, dans un lieu assez magique, à la fois patrimonial, dédié à la création, à la promenade, au passage…  j’aime cette idée d’un lieu de vie autant que de visite.

 

5. Synergies tissées avec le territoire, au niveau local, régional mais aussi national et international

 

C’est une grande chance de travailler à Caen où l’on partage de nombreuses initiatives avec un centre chorégraphique national, deux théâtres, un Conservatoire de musique de danse et théâtre, un Frac, une artothèque très dynamique, une école d’art, un tissu associatif. C’est un vrai plaisir d’ouvrir le musée en se déplaçant, en décentrant son point de vue et ses habitudes pour travailler avec d’autres.

Au niveau régional nous tissons un certain nombre d’échanges grâce à l’association des conservateurs des musées de la région, avec les autres musées des Beaux Arts des environs, en particulier à travers ce point de convergence qui revient tous les 4 ans, qui est le festival Normandie Impressionniste. A partir de nos différences ou nos points communs nous pouvons ainsi réfléchir à la manière de construire la richesse culturelle de la région.

Au niveau national nous avons un certain nombre de partenariats, avec le CNAP ou le Centre Pompidou dont les dépôts nous ont permis d’ouvrir une nouvelle salle l’année dernière à l’occasion du réaccrochage de nos collections, baptisée la salle cubiste et présentant notamment des peintres de la section d’or.

De la même manière pour le parc de sculptures autour du musée constitué pour partie de créations in situ et de dépôts d’artistes et d’institutions comme le musée Bourdelle, le musée Rodin et de nouveau le CNAP.

Pour l’avenir, nous pensons encore à des expositions pensées et organisées avec d’autres musées, à Boughton autour de l’artiste français François Chéiron, qui a émigré en Angleterre au XVIIIe siècle et passé de nombreuses années à Londres.

Autre projet à l’horizon de 2021, une grande exposition autour de Théodule Ribot avec le musée des Augustins à Toulouse et le musée des Beaux-Arts de Marseille.

Infos pratiques :
MURS
jusqu’au 18 septembre 2018
Catalogue édition musée des Beaux Arts de Caen, 144 pages, 22 €
Programmation culturelle associée : ICI
Hélène Delprat
jusqu’au 26 août 2018
A venir : Vera Molnar, une ligne à partir du 26 mai
Profitez d’une pause gourmande au café-restaurant du musée « Mancel » avec sa jolie terrasse !
mba.caen.fr/