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Entre 1980 et 2010, IAM, la Fonky Family, Soprano, Psy 4 de la rime, Uptown, DJ Rebel, B Vice, le Venin, Soul Swing, Keny Arkana et des dizaines d’autres ont écrit la légende du hip-hop marseillais. Groupes éphémères ou pérennes, célébrités et inconnus, ils ont redéfini l’identité de la ville et affirmé sa méditerranéité solaire et cosmopolite sur la scène mondiale. Dans les MJC, les cités, les appartements des uns et des autres, dans les fast foods et sur le Vieux Port, sous les cordes à linge des rues du Panier et de Belsunce, la « capitale des Métèques » devenait la planète Mars, loin des regards mais sous l’unique et discret objectif de Jean-Pierre Maero.

Exposé au MAC Marseille ou à l’Institut du Monde Arabe dans des expositions collectives sur le hip-hop, il a autoédité en 2017 « L’Odyssée martienne, voyage visuel dans le mouvement hip hop de la cité phocéenne », un ouvrage comme une déclaration d’amour modeste, humble et tendre, ode à un territoire, une époque, une énergie dans l’éclatante promesse de l’aube.
Du 5 avril au 11 mai, la Backside Gallery de Marseille présentera sa première exposition rétrospective.

Portrait Jean-Pierre Maero © Jean-Pierre Maero

Rencontre

J’avais 36 ans quand j’ai commencé ce travail, en 1988/89… Je suis photographe, plasticien, j’ai fait les Arts déco à Paris, une école de cinéma, je suis musicien, et c’est cet ensemble de passions qui m’ont amené à m’intéresser au hip-hop marseillais. Ça et ma fille, qui était à l’époque avec un DJ. Ils m’ont introduit dans ce milieu: elle m’a emmené dans les premiers concerts, qui avaient lieu à la Maison Hantée, le premier lieu où se produisaient les rappeurs à Marseille. Je me suis vite retrouvé avec pas mal de portraits de ces premiers groupes, que j’avais faits pour documenter. J’ai trouvé ça intéressant. Une nouvelle esthétique, un nouveau phénomène.

A ma connaissance, j’étais le seul à prendre des photos à ce moment-là. Je les ai tous connus par le bouche à oreille, je rencontrais des gens, « on peut faire des photos là. » Moi, j’aimais bien les faire dans leurs quartiers, dans leur environnement vraiment quotidien. C’était simple, on se donnait rendez-vous et j’y allais. J’ai des photos et pas mal de vidéos de cette époque. Si je faisais ça maintenant ce serait moins facile, c’est plus la même ambiance. A cette époque là, au contraire, ils se sentaient reconnus quand je les photographiais.
A partir du moment où le rap a commencé à exploser, il y a eu d’autres photographes, après le succès de IAM, vers 1993, pour des revues, la presse. Je n’ai jamais essayé de les contacter pour vendre mes images. Il y a eu des bouquins, des revues de rap, et les images que ça a généré étaient très promo, ce n’était pas ce genre de travail que je voulais montrer.

J’ai exposé une trentaine de portraits à la première édition du festival Logique Hip Hop à la Friche de la Belle de Mai, en 1996, avec un travail sur l’affichage et les flyers, qui rentrait un peu dans l’esprit de ce mouvement. J’ai recommencé en 96, 97, et 98. À chaque fois, je rajoutais des éléments.

En 1994 j’ai fait cette expo dans la première boutique de vêtements street wear à Marseille, ils vendaient des bombes de graff: j’avais deux maquettes architectoniques, le temple et le labyrinthe hip-hop, et je projetais une vidéo et des diapositives. La labyrinthe, c’est à partir d’une photo que j’ai faite à la Poste Colbert, qui est une architecture de type fasciste. J’ai inversé la structure pour en faire un labyrinthe. Il y a un sens à trouver, pour moi, c’est la recherche de la voie à suivre. L’installation, ce sont deux haut-parleurs, deux modules différents, un avec le labyrinthe et un avec le temple, branchés sur un ghetto blaster qui envoyait un montage de scratches en continu.

En 2004, Claire Calogirou (chargée de recherche associée à l’Institut d’Ethnologie Européenne et Méditerranéenne Comparative- CNRS et au Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, responsable de la collection Hip- hop et graffiti au MuCEM) me contacte suite à l’exposition d’un soixantaine d’images à la MJC d’Aubagne. Elle a fait une acquisition d’une trentaine de photos pour le Mucem. En 2015, j’ai exposé à l’Institut du Monde Arabe avec Akhenaton (« Hip-hop, du Bronx aux rues arabes) et en 2017, j’avais soixante photos au Musée d’Art Contemporaine de Marseille dans l’exposition « Hip-hop, un âge d’or ».

Il n’y avait pas de catalogue pour l’exposition du MAC, je me suis senti frustré. Je trouvais ça dommage, il y avait les photos de Henry Chalfant et de Martha Cooper, tout le versant américain du mouvement, et le Basquiat qui est resté une semaine. J’ai tout photographié, tout archivé. A chaque exposition, je documente dans les moindres détails, dans l’idée d’une projection, on verra.
Donc je suis frustré, je voulais éditer un petit ouvrage chez un imprimeur à Marseille. Je retrouve ma voiture avec la fenêtre cassée, un matin, il y avait même l’objet en métal qui avait servi à casser qui était resté à l’intérieur de la voiture, il y avait des débris de glace partout, obligé d’aller voir Carglass boulevard de Sakakini. Le gars me dit que dans une heure c’est bon. On va se balader avec ma compagne, et on passe devant un imprimeur, l’accueil est très sympathique, il me montre des petits catalogues, on discute, il me fait un devis, et voilà, j’en ai tiré 200 exemplaires. La préface de la première édition était de Thierry Ollat, le directeur du MAC. C’était la fin de l’exposition, qui a duré un an, c’était un peu dans l’urgence. Ça a pris du temps, le temps que j’organise les photos, à peu près chronologiquement, je voulais un flux continu. J’ai acheté un scan, ça a pris un certain temps, ça m’a permis de ranger. Je voulais sortir les plus représentatives, celles qui correspondaient le plus à l’époque, à l’esprit si particulier, pour choisir, il y a la photo, le mouvement, mais aussi le rythme, l’état d’esprit, l’attitude. J’ai fait une réédition récemment, avec cette fois-ci un texte de Claire Calogirou.

Le danseur horizontal d’Uptown, par exemple, pour moi c’est une performance, parce que j’ai réussi à saisir l’horizontalité du personnage, c’est une prouesse de break dance.


Il y a les gars, les attitudes, les marques. IAM était en première partie de Public Enemy au Palais des sports, ils commençaient à être connus et il y avait deux autres photographes. C’était agaçant parce que je n’aime pas quand les photographes se permettent de se mettre au milieu et empêchent les autres. Moi, j’essaie d’être le plus discret possible.


Là, c’était un concert à La Ciotat de IAM aussi, c’était juste avant le concert, on voit Malek Freeman avec deux danseuses, le ghetto blaster m’avait beaucoup plu. Un concert en plein air, comme là, à La Ciotat, c’était aussi l’occasion de passer la matinée au bain, se baigner, aller le concert le soir, faire quelques photos l’après midi…

I AM, La Ciotat © Jean-Pierre Maero

I AM, La Ciotat © Jean-Pierre Maero

Je me rend compte que je n’ai pas ce côté fanatique d’un groupe en particulier, j’étais plus dans l’idée de décrire un mouvement, et cette famille, parce que je pense que le hip-hop, c’est une grande famille. J’allais voir tout le monde, et il y en a qui étaient contents que je leur fasse des photos, ils me demandaient de leur faire des photos, des vidéos.

Il y a une photo avec des graffitis sur la devanture de la galerie Roger Pailhas, une ancienne galerie d’art contemporain à Marseille, cours Julien, qui pour moi montre bien l’état d’esprit, le côté contestation, art urbain. J’ai fait beaucoup de photos de graffiti. C’était vers 1980. Il n’y a pas toujours les dates, c’est souvent des oublis.

Je continue à prendre des photos, c’est maladif chez moi. Mais moins de photos de hip-hop. L’ambiance s’est durcie, les gens sont plus méfiants, mais c’est aussi à cause de moi, je suis un peu moins motivé, peut-être. Ce que j’aimais, c’était une souplesse, un confort, la réussite, la compétition mais dans le bon sens du terme, le côté sportif, et là c’est passé sur un autre registre.
Il y a eu une période gangsta rap, ego trip, ça a pris dans les cités, un autre esprit qui est arrivé.

J’ai sélectionné les photos pour leur composition, j’ai fait les arts déco, j’aime beaucoup la Renaissance italienne, et en référence à ma mère qui était florentine. Donc Caravage, etc. La composition, le mouvement, ce que ça raconte, ça vient en premier. Et j’ai essayé de faire en sorte que la plupart des acteurs soient là, je voulais quelque chose d’exhaustif, mais c’est pas possible, parce qu’il y en a beaucoup que j’ai pas eu l’occasion de les prendre en photo. Dernièrement j’ai photographié Costello, il n’en fait pas partie, par exemple. Et parce que c’est un phénomène, j’aimerai bien faire des photos de Jul. C’est quand même extraordinaire qu’un gars comme ça casse la baraque! Mais voilà, comme je ne le connais pas, j’ai pas de contacts avec lui. Je fais ce qui se trouve sur mon chemin, je photographie ce qui vient à moi. Là, l’exposition, c’est d’avoir rencontré le galeriste, Tito, par le biais d’un ami graffeur, Seek. L’enchaînement s’est fait comme ça et moi je trouve ça super, je prends.

Tito à la Backside Gallery

Par rapport au sous titre, le voyage visuel, c’est une narration, je raconte l’histoire. J’ai essayé de faire un genre de montage, comme un synopsis photographique, telle photo décrit l’ambiance, telle autre ce que moi je ressentais à l’époque, ma motivation, puis ce qui s’est passé par rapport à ces deux images là, ça va être cette troisième image. J’aurai aimé, en regard de chaque photographie, mettre un texte de chaque groupe, que eux auraient aimé choisir. Mais c’était trop compliqué à mettre en place.
Avant cet ouvrage, il y a eu « M.A.R.S., histoires et légendes du hip-hop marseillais », de Julien Valnet, avec mes photos. J’ai trouvé que c’était pas la peine de re raconter ce que ce livre racontait déjà bien, moi j’ai fait un ouvrage de photos seulement.

C’est la première fois que je faisais un bouquin. J’ai participé à des catalogues, en 90/91 j’avais fait quelque chose avec des photos de ma fenêtre « Les gens d’en face », en hommage à Nicéphore Niépce et à la première photo depuis sa fenêtre, « Le point de vue du Gras ».

J’ai fait des scans, numéroté dans l’ordre, avec du texte. La couverture, c’est Soprano quand il était avec Psy4 de la rime quand il était jeune, je voulais une image importante pour moi, il y a le micro, le MIC, c’est un symbole fort dans le rap, surtout la manière de le tenir, depuis le départ pour moi c’était celle-là. Elle était en ballotage avec celle des gamins à Nation Rap, Toulon en 1990, sur laquelle on voit les menottes. Je la trouvais marrante. Les menottes, c’était tellement étrange. Comme Toulon c’est une ville portuaire militaire, il y a eu beaucoup de hip hop du fait des marins américains.

Nation Rap Mundial © Jean-Pierre Maero

Pendant un concert d’IAM sur le Vieux Port, il y avait des marins américains qui étaient là et qui ont pris le micro. Pour la photo avec le marine, par exemple, il est juste monté sur scène, il a pris le micro et il a rappé.

© Jean-Pierre Maero

Les photos sont en couleur et en noir et blanc mais, à l’époque, je privilégiais le noir et blanc, peut-être à cause de Cartier Bresson, Walker Evans, j’aimais bien. De temps en temps, je tombais sur des pellicules couleur bon marché alors je les utilisais aussi.

Le format correspond au format cinématographique, pour la narration, c’est important pour moi, je fais très rarement des photos verticales.

Carine Dolek : On dirait un flip book. Et comme c’est chronologique, si on feuillette avec le pouce, on a pas un dessin animé mais le déroulé du hip-hop à Marseille. Comment tu as choisi la photo de début et la photo de fin?
Ça va en gros des années autour de 89 aux années 2000, et ça s’arrête vraiment au moment où j’ai arrêté de faire des photos à l’argentique. A la fin, il y a deux photos de danse qui ont été prises en numérique, toutes les autres sont argentiques.

CD: Tu commences avec la ville, tu plantes le décor, comme au cinéma.
Oui, exactement, et j’ai beaucoup d’autres photos aussi, de la ville, de moments pris sur le vif, du quotidien, j’ai beaucoup d’autres photos que j’aimerai bien montrer.

CD: Tu commences avec des décombres?
Les décombres, c’est toute la problématique urbaine de Marseille, là c’est à la Savine, les HLM dits insalubres, il y avait les gars des B-Vice à la Savine, je leur prenais des photos dans leur quartier.

CD: Tu commences avec des décombres et on vient d’avoir les effondrements de Noailles, on a l’impression que ça ne finit pas.

Oui, c’est exactement ça, ici, les effondrements, c’est sans fin.

LIVRE
L’odyssée martienne
Jean-Pierre Maero
150 pages
ISBN : 978-2-9562731-0-3
20€

INFORMATIONS PRATIQUES

ven05avr(avr 5)14 h 00 minsam11mai(mai 11)19 h 00 minSAY MARS C'EST YÉ, aux origines du hip-hop marseillais, des années 80 à 2010Jean-Pierre MaeroLa Backside Gallery, 88 Rue de l'Évêché, 13002 MarseilleType d'événement:Exposition,Photographie

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