Pour sa troisième carte blanche éditoriale, notre invitée de la semaine, la poète, écrivaine et historienne de la photographie Carole Naggar, revient sur l’exposition « Le Paris d’Agnès Varda, de-ci, de-là », présentée au Musée Carnavalet – Histoire de Paris. Agnès Varda était surtout connue pour son œuvre cinématographique, mais il aura fallu attendre son décès pour découvrir toute l’ampleur de son travail photographique, grâce à un minutieux travail de recherche mené dans son fonds d’archives et dans les collections de Ciné Tamaris.

Visiter l’exposition d’Agnès Varda au musée Carnavalet l’été dernier, ça été d’abord un voyage émouvant dans le temps et l’espace qui m’a transportée au milieu des années 70, à une époque où nous étions peu à reconnaître l’importance. de la photographie. Alors elle n’était pas à vendre. C’était un objet un peu secret, à passer de main en main, à échanger peut-être pour un texte.

J’habitais le quatorzième, rue Hallé, à trois pas de la rue Daguerre, et c’était toujours une aventure d’aller voir Agnès Varda dans son antre.

La cour était un bric-à-brac d’objets et d’accessoires possibles ramassés dans la rue ou chinés aux puces. Une fois poussée la porte badigeonnée à la peinture violette, on entrait dans son atelier, fonctionnel mais donnant quand même l’impression d’un lieu un peu magique : le domaine d’Agnès était une accumulation d’histoire, puisqu’elle y habitait et travaillait depuis ses débuts dans les années cinquante et a aussi monté dans la cour de l’atelier sa toute première exposition.

Autoportrait dans son studio rue Daguerre, Paris 14ème, 1956
exposition Le Paris d’Agnès Varda, 2025
©Succession Agnès Varda

Un autoportrait en pied de 1956 met en scène une jeune femme sérieuse et concentrée avec son appareil photo à la chambre ; son chat est assis sur un tabouret. Une paire d’ailes en plâtre est suspendue au mur, comme si l’animal familier pouvait à tout moment s’envoler. Le portrait restitue bien le mélange de sérieux et de fantaisie qui habite le travail de Varda.

C’est seulement après sa mort en 2019 – sort malheureux de nombreuses artistes femmes – que toute l’ampleur de son œuvre est mise au jour, grâce à un travail de recherche qui a permis de découvrir un bon nombre de photos inconnues de son fonds photographique et dans les archives de Ciné Tamaris. 

Photo de tournage du film Cléo de 5 à 7, 1962
exposition Le Paris d’Agnès Varda, 2025
© Musée Carnavalet, Paris

« Je vis dans. le cinéma », a déclaré Varda. Elle faisait partie de la Nouvelle Vague mais son nom figure rarement dans leur histoire. Jusqu’ici on la connaissait surtout par ses films, qui combinent souvent documentaire et fiction : ainsi Cléo de cinq à sept, Sans toit ni loi, Le Bonheur, L’une chante, l’autre pas, Daguerréotypes, Les Plages d’Agnès,Visages Villages, Les glaneuses ….Dans ces films, souvent consacrés à des femmes, elle a exploré avec délicatesse des sujets graves comme la détresse des sans-abri, la misère des laissés pour compte de son quartier ou l’angoisse de la maladie.

Alexandre Calder pose avec 21 White Sheets, Paris, 1954
exposition Le Paris d’Agnès Varda, 2025
©Succession Agnès Varda

Cette exposition nous permet de découvrir en 130 images le rôle déterminant qu’a joué la photographie dans son travail : on peut dire qu’elle en est le soubassement. Varda l’a explorée sous tous ses angles, mais avec émotion, avec intuition plutôt qu’avec son intellect : une photo peut être regardée, devenir le « personnage » principal, comme dans son court-métrage Ulysse ; figurer en banc-titres dans ses films ; être inspiration et sujet de réflexion, ainsi dans son premier film La pointe courte ; composer une installation murale ; s’associer avec la vidéo dans ses triptyques qui mêlent noir et blanc et couleur, une innovation à l’époque. Elle peut être un portrait, qui saisit, par exemple, le sérieux et la réserve de Simone de Beauvoir ou la pose de Fidel Castro, deux personnages qui se mettent en scène non sans orgueil ; la joie enfantine de Harrison Ford ; la concentration de Fellini, photographié Porte de Vanves dans une étendue mystérieuse de pavés défoncés et de gravats. La photographie se déploie en éventail dans son portrait multiple de Jane Birkin. Elle dessine un portrait en mouvement dans son montage de photos de l’artiste cubain Benny Moré, l’équivalent visuel de la musique endiablée qui l’emporte et danse d’une image à l’autre. Même quand il s’agit de commandes de magazines, Varda sait les détourner et imposer son style qui va de la fantaisie à une étrangeté un peu inquiétante.

Portrait du chanteur brésilien Benny Moré
extrait du court-métrage Salut les Cubains (1963)
©Succession Agnès Varda

Plus émotionnel et intuitif qu’intellectualisé, son travail se place sous le signe de l’empathie, de la collaboration, du partage et de la complicité avec ses sujets, comme en témoigne par exemple son reportage sur Cuba au début des années 60 ; ou encore dans son dernier film sur J.R.,  ils ont voyagé ensemble et elle commente son travail au passage. 

La scénographie de l’exposition n’est jamais didactique : elle intercale affiches de films, objets personnels, extraits de films, photographies, lettres, notes de travail et journaux intimes. Ensemble, ils constituent une mosaïque fidèle à la multiplicité des dons d’une artiste excentrique et tendre qui trouvait la poésie dans le quotidien : Agnès Varda travaillait sérieusement, mais ne se prenait pas au sérieux.

L’exposition a eu lieu au Musée Carnavalet du 9 avril au 24 août 2025

INFORMATIONS PRATIQUES

mer09avr(avr 9)10 h 00 mindim24aou(aou 24)18 h 00 minLe Paris d’Agnès Varda, de-ci, de-làPhotographiesMusée Carnavalet - Histoire de Paris, 23 Rue de Sévigné, 75003 Paris

La Rédaction
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