Le nom de l’artiste qui représentera la France à l’occasion de la 61ᵉ édition de la Biennale de Venise avait été dévoilé dès novembre 2024. L’événement ouvrira ses portes le 9 mai prochain avec le projet d’artiste pluridisciplinaire franco-marocaine Yto Barrada, accompagnée de la commissaire d’exposition Myriam Ben Salah. Intitulée Comme Saturne, sa proposition s’articule autour de la figure ambivalente de Saturne, dieu du temps et de l’agriculture qui dévore ses enfants, et planète inspiratrice de la Renaissance.

Yto Barrada, Le Grand Soir, 2024-2026, ciment, bois, peinture, dimensions variables

À la Renaissance, on disait que les 11 artistes naissaient sous l’influence de Saturne, planète de la mélancolie, du retrait et de la pensée lente. Avec Comme Saturne, Yto Barrada réactive cet imaginaire cosmologique, qu’elle étend aux rites et aux mythes, en se laissant guider par des jeux de langage entre plusieurs langues.

Avant même de se déployer dans l’espace du pavillon, Comme Saturne prend forme dans un processus d’expérimentation fondé sur l’association et la contrainte. Yto Barrada travaille par glissements successifs : un mot en appelle un autre, une technique ouvre sur un mythe, une couleur renvoie à une histoire matérielle, une erreur devient geste. Jeux de langage autour du textile, recherches chromatiques, références littéraires et systèmes de règles deviennent autant de leviers de création.

Le titre se réfère aussi à la célèbre phrase: « Comme Saturne, la révolution dévore ses enfants », que Pierre-Victurnien Vergniaud, figure de la Révolution française, a prononcée à son procès en 1793, peu de temps avant d’être décapité. Le dévoré est la technique d’ennoblissement textile qui donne à Yto Barrada le point de départ, paradoxal et troublant, de sa nouvelle recherche.

Le pavillon se déploie comme une suite pour Saturne, à la manière des « dorica castra », une figure de style procédant par séquences et répétitions. Au seuil, dans un espace liminal entre intérieur et extérieur, un cerf-volant en cuir de chèvre relie symboliquement le ciel et la terre et ouvre un passage rituel vers l’exposition. Le visiteur entre alors dans un décor drapé, architecture du temps faite de plis.

Yto Barrada et Myriam Ben Salah à l’atelier de l’artiste © Benoît Peverelli

La Salle des plis est habillée par de grands rideaux de drap de laine, actionnés partiellement grâce à un mécanisme, et décolorés par la lumière du jour pendant la durée de l’exposition. Selon une conception non-linéaire, le temps cosmique rejoint le temps mythique de Cronos, celui de la génération et de la destruction, de la transmission et de la perte. Au centre de la salle, Barrada place une roue des règles et des contraintes, empruntée à l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle).

La Salle de travail explore les Saturnales, moments d’inversion des genres et des hiérarchies où le pouvoir est mis à nu.

La Salle des études prolonge cette réflexion par un détour agricole et cosmique, ancré dans le The Mothership, jardin de plantes à couleurs que l’artiste a créé à Tanger. Barrada valorise l’éthique et le travail de la couleur naturelle face à l’industrie et à la couleur de synthèse. Loin d’un idéal de pureté, la couleur devient un savoir collectif partagé entre artistes, artisans et jardiniers.

Enfin, la Salle du dévoré donne forme à la violence saturnienne. À travers cette technique textile, où la matière est littéralement rongée par un acide (le dévorant), Barrada met en scène une économie du fragment. L’usure, l’abrasion et l’informe deviennent des stratégies esthétiques et politiques.

Comme Saturne propose moins une échappée qu’un outil de survie poétique, entre dérision, inquiétude et sérieux — une manière de ne pas rester mélancolique, mais d’habiter lucidement l’instabilité du monde.

INFOS PRATIQUES
Biennale de Venise
Du 9 mai au 22 novembre
Pavillon Français, Venise, Italie
https://www.labiennale.org/en/art/2026

 

La Rédaction
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