Pour leur deuxième carte blanche, nos invités – les deux co-directeur·ices et co-fondateur·ices de l’association La Kabine – Florent Basiletti et Juliette Larochette, reviennent sur ce qui fait l’essence même du Festival OFF Arles : la marge comme territoire de création plutôt que comme simple alternative au centre. À travers une réflexion sur l’histoire du mot « off » et son évolution, ils interrogent ce que signifie aujourd’hui faire un festival qui place la périphérie au cœur de son projet artistique.

© Festival OFF Arles, La Kabine

Il existe un paradoxe fécond dans l’idée même d’un festival qui revendique la marge comme point de départ. Car la marge, par définition, semble toujours renvoyer à un ailleurs : ce qui est en dehors, ce qui échappe au regard dominant, ce qui n’occupe pas le devant de la scène. Pourtant, certaines des expériences artistiques les plus vivantes naissent précisément dans ces espaces que l’on qualifie, parfois trop rapidement, de périphériques.

La marge n’est pas seulement un lieu géographique ou symbolique. Elle est une manière d’habiter le monde. Elle désigne ces territoires où les normes vacillent, où les catégories se brouillent, où les formes restent ouvertes. Ce qui s’y invente ne cherche pas nécessairement à conquérir le centre ; il propose souvent d’autres façons de créer, de rencontrer, de partager.

Le mot « off » porte cette histoire. Longtemps, il a désigné ce qui se construisait à côté des institutions : une programmation parallèle, indépendante, parfois improvisée, souvent portée par le désir de montrer ce qui ne trouvait pas sa place dans les cadres établis. Le off n’était pas simplement un complément. Il était une alternative. Un espace de liberté, d’expérimentation et de prise de risque.

© Koklova Luma / La Kabine. Visuel de l’affiche du festival 2026

Avec le temps, cette frontière s’est déplacée. De nombreux festivals « off » sont devenus des rendez-vous incontournables. Certains ont acquis une reconnaissance institutionnelle, des financements, une visibilité qui les rapprochent du centre qu’ils étaient censés contourner. Le paradoxe est là : peut-on rester un off lorsque l’on est attendu, identifié, parfois même consacré ?

Peut-être que la réponse ne réside pas dans une opposition figée entre un « in » et un « off », entre un centre et une périphérie. La véritable question est ailleurs : où se fabriquent aujourd’hui les formes nouvelles ? Où s’inventent les gestes qui déplacent nos habitudes de voir, d’écouter, de penser ?

Faire de la marge le centre d’un festival ne signifie pas inverser une hiérarchie pour en créer une nouvelle. Il ne s’agit pas de célébrer la marginalité comme une valeur en soi, ni de transformer l’écart en posture. Il s’agit de reconnaître que les marges sont des espaces de circulation, de porosité et de rencontre. Elles accueillent des pratiques qui traversent les disciplines, des artistes qui refusent les catégories trop étroites, des publics qui viennent moins consommer une programmation que vivre une expérience.

Nuit de l’émergence, 2024 © Anaïs Fournié

La marge n’est pas un refuge ; elle est un laboratoire. C’est là que les formes hésitent, se cherchent, se contaminent les unes les autres. C’est là aussi que les récits dominants peuvent être interrogés, déplacés, parfois renversés. En ce sens, la marge n’est pas le contraire du centre. Elle en est souvent le révélateur. Elle met en lumière ce que les institutions ne voient plus, ou ne savent plus regarder.

Un festival qui choisit cette perspective ne propose pas seulement une sélection d’œuvres. Il invite à déplacer le regard. Il suggère que la création ne se laisse pas enfermer dans des catégories établies et que les œuvres les plus nécessaires ne sont pas toujours celles qui occupent les places les plus visibles.

© Anaïs Fournié

Dans une époque où les frontières entre les disciplines, les territoires et les identités se recomposent sans cesse, les marges cessent d’être des zones d’exclusion pour devenir des lieux d’invention. Elles ne sont pas le bord du monde ; elles sont l’endroit où celui-ci se réinvente.

Peut-être est-ce cela, finalement, la vocation d’un festival qui prend la marge pour centre : rappeler que la création ne progresse pas en suivant les chemins les plus fréquentés, mais en ouvrant des passages inattendus. Non pour abolir le centre, mais pour montrer qu’il n’est jamais fixe. Il se déplace au rythme des artistes, des œuvres et des rencontres. Et il arrive que ce mouvement commence précisément là où l’on croyait qu’il n’y avait que des marges.

INFORMATIONS PRATIQUES

lun06jul(jul 6)10 h 00 minlun05oct(oct 5)19 h 00 minFestival OFF Arles 2026Des images, au-delà des margesLa Kabine - Centre de l’image, 13200 Arles 0 Ajouter à ma wishlist

LE IN

lun06jul(jul 6)10 h 00 mindim04oct(oct 4)19 h 00 minLes Rencontres d'Arles 2026Des mondes à relireLes Rencontres d'Arles, 32, rue du Docteur Fanton 13200 Arles 0 Ajouter à ma wishlist

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