Silina Syan est une artiste à la pratique transdisciplinaire, tant par la photographie, que la vidéo, l’image est au coeur de son propos. Questionnant la notion d’hybridité culturelle, du sentiment d’être entre-deux, créé par un exil reliant l’Arménie, le Bangladesh et la France dans son récit. Son travail interroge les manières multiples d’être ensemble, lorsque nous ne le sommes pas physiquement. 

Portrait de Silina Syan © Carole Desheulles

Ainhoa Vernet : La transmission est en filigrane de l’ensemble de tes oeuvres. Notamment, l’oralité y est essentielle et omniprésente. Comment transmets-tu, toi, par l’image? 

Silina Syan : L’image est pour moi un endroit de communication et de transmission important. On est entourés d’images en permanence et je fais des photos depuis longtemps, c’est un outil assez évident pour moi.
Dans mon travail autour de la communauté du Bangladesh, la question de l’oralité est importante, cependant, dans mon cas, j’apprends le bengali donc il y a encore beaucoup d’informations qui passent par les gestes, les visages, la décoration, les esthétiques. Mon regard s’y est concentré, et je l’ai développé à travers mon appareil photo. 

© Silina Syan

© Silina Syan

Pour l’exposition BIDYAKUT PALACES : LOVE STRUCTURE à la Galerie Fahmy-Malinovsky, une édition de captures d’écrans de mes conversations vidéos avec ma famille au Bangladesh était à feuilleter. Théoriquement un appel passe par l’oralité, on échange un peu en bengali, en anglais mais ce qui est particulièrement intéressant c’est la vidéo. L’image m’offre un élément de communication comme le langage corporel, mais aussi l’endroit où la personne se trouve, les objets qui l’entourent : le nouveau t-shirt qu’elle a acheté, la nouvelle poule dans le jardin. Inversement, je montre où je suis, avec quel.lle ami.e je bois un café, … 

A.V. : Tes explorations photographiques prennent des apparitions variées. Cela prend corps par des installations, des impressions sur papier peint ou encore sur des objets. Tant par des accrochages audacieux, des espaces scénarisés, que des encadrements ornés, comment penses-tu tes scénographies? 

S.S : Mes oeuvres sont réfléchies pour s’adapter au lieu de monstration, cela compte beaucoup. Pour des grandes installations comme Sonar Bangla, le but est de créer un espace immersif où on peut s’asseoir dans l’oeuvre, écouter, regarder. J’essaie de créer des espaces où le lâcher-prise est possible, que les regardeurs puissent prendre ce temps en tant que partie prenante de l’installation. Une exposition nous fait ressentir des émotions variées, des énergies différentes, cette immersion contemplative me paraît essentielle. C’est aussi l’idée que l’image ne soit pas simplement une image mais un objet en soi. Créer des ponts entre la pratique de la photographie et sa matérialité. Avant, par la photo argentique on les avait physiquement en main, ce qu’on a perdu avec le numérique. J’ai une pratique de la photographie qui est plastique, avec la volonté de l’explorer sous de nouvelles formes, par des impressions sur des bâches PVC, des voilages mais aussi avec des encadrements en bois ornés, pailletés, montés en tissus. Parmi la multitude des photographies que je réalise, je fais en sorte d’offrir un écrin à celles que je choisis, pour qu’elles trouvent leur place dans notre monde déjà surchargé d’images. Il y a aussi une responsabilité écologique, à ne pas imprimer sans intention, et une logistique de stockage à prendre en compte. 

© Silina Syan

© Silina Syan / Fahmy Malinovsky

A.V. : Ton travail porte son regard sur la communauté bengalie, et particulièrement sa diaspora qui contribue beaucoup à la construction identitaire. Entre influences orientales et occidentales, ta série BIDYAKUT PALACES : LOVE STRUCTURE, met en lumière la profusion de motifs et de couleurs comme témoins de l’exil d’un ou plusieurs fils. Comment ton travail photographique s’inscrit en relais de cet ostentatoire face à une invisibilisation de cette communauté en France ? 

S.S : Mes premières photographies représentant la communauté bengalie à Paris étaient en intérieur, on y retrouvait cette ostentation, ces couleurs, ces accumulations de motifs et d’ornements mais chez soi. Et effectivement au Bangladesh, c’est encore plus flagrant, parce qu’on retrouve ces couleurs et ces accumulations décoratives aussi dans l’espace public. D’une certaine manière, ça illustre cette bascule entre une vie en Occident dédiée principalement au travail, dans un environnement où il faut se fondre dans le moule, et celle au Bangladesh où on est chez soi dans ces maisons réunissant toute la famille. Cette série a été réalisée dans le village d’origine de mon père. J’aime beaucoup le fait qu’elles semblent presque sorties du sol, elles interrogent les échelles et c’est pour cela que j’ai volontairement laissé la végétation, les objets du quotidien. Sans cela on peut perdre nos repères et penser à des maisons de poupée (dans l’imaginaire occidental). 

© Silina Syan

A.V. : L’ornement se révèle dans le portrait, celui des tes proches, du tien, mais aussi imagé par les intérieurs, les objets (domestiques, sacrés, culturels, …). Le matériel devient témoin d’une culture, de récits. Comment procèdes-tu dans cette constitution d’archives visuelles ? 

S.S : J’ai commencé à travailler la question du portrait, en creux, sans visage. Ces photos d’intérieur ou encore les mains de ma grand-mère, ce sont des portraits pour moi. Les mains contiennent tellement d’informations comme l’âge ou la classe sociale, j’ai l’impression qu’elles parlent parfois plus que les visages. 

Et en ce qui concerne les objets, je m’intéresse à la manière dont ils ont été fabriqués, leurs origines, leurs moyens de transports. Les matériaux utilisés sont souvent qualifiés de pauvres parce que peu onéreux mais sont donc aussi très fragiles. J’y vois une certaine vulnérabilité, une dignité aussi. Les lieux sont aussi importants. Je les trouve principalement dans des boutiques au Nord de Paris, tenues par des personnes de différentes diasporas post-coloniales, revendus à des personnes de ces mêmes diasporas, fabriqués en Chine et donc transportés de l’Orient vers l’Occident. Ces objets racontent ces histoires, mais aussi des récits plus intimes. Je pense par exemple à la photo de ma grand-mère, la couverture qu’on aperçoit, elle a sûrement été fabriquée en Asie, restée en Asie mais c’est celle sous laquelle je dormais avec elle la première fois que je l’ai rencontrée. J’y accorde une symbolique très importante. 

Confort Moderne / Silina Syan © Arthur Pequin

Confort Moderne / Silina Syan © Arthur Pequin

A.V. : La colorimétrie très vive utilisée dans ton travail fait écho à la notion de kitsch. Cette catégorie occidentale dévalorisée, comme d’autres critères de beauté, convergent unanimement sous ton objectif pour relever de l’iconique. Comment tes photographies permettent de questionner ces jugements et renverser ces stigmates ? 

S.S : Le mot kitsh je l’associe au mot vulgaire parce que c’est souvent le lien indirect qui est fait, pourtant étymologiquement cela vient de “vulgaris”, qui signifie “qui concerne le peuple, commun, ordinaire”, et c’est précisément ce qui m’intéresse. Petite, je comprenais que ce n’était pas dans la norme, mais pas pourquoi cela aurait moins de valeur. C’est situé, personne ne parle du style rococo en disant kitsch, donc quand ce mot est employé, il y a forcément un regard qui se veut supérieur ou qui cherche à déjouer les codes, à les parodier. 

Quand je convoque cette esthétique, ma première intuition c’est que je trouve ça beau. J’utilise les codes visuels qui me semblent justes, tout en composant avec une vision occidentale et la volonté de leur rendre une forme de dignité. Je réfléchis à ce que cela peut créer comme regard, réaction. 

Ces codes appartiennent à des cultures différentes et ils les connectent entre elles. Au début du siècle dernier, le modernisme et les politiques coloniales ont mené à un rejet et à un déclassement de l’ornementation, compatible avec la standardisation industrielle et donc la production de masse.
(cf l’ouvrage collectif « Race and Modern Architecture », University of Pittsburgh Press) 

Pourtant, certains objets résistent à cette influence esthétique et malgré leur production usinée, qui induit forcément une perte de valeur, ce sont ceux qui m’intéressent le plus. Ils racontent toujours des histoires à travers leurs voyages, leurs esthétiques et leurs usages. 

© Silina Syan / Fahmy Malinovsky

Silina Syan. Construire sa prétendue © JC Lett

A.V. : Tu es actuellement en train de terminer un documentaire prenant vie durant un voyage avec ta famille au Bangladesh. Est-ce que tu peux nous parler de ce projet et de la diffusion que tu souhaiterais en faire? 

S.S : C’est un court-métrage documentaire qui raconte le premier voyage de ma famille (mes parents, mes soeurs et moi) au Bangladesh, dans le village de mon père, qu’il a quitté dans les années 80. Il y est retourné depuis, mais tout seul, c’est la première fois qu’on y allait tous ensemble. Je le vois comme un projet qui clôture un chapitre, centré sur ma relation avec la culture bengalie et celle avec mon père. D’ailleurs je l’ai écrit comme une lettre à mon père. 

Confort Moderne / Silina Syan © Arthur Pequin

Confort Moderne / Silina Syan © Arthur Pequin

Silina Syan © Rudy Ouazene

A.V. : Co-directrice du média indépendant EchoBanlieues de 2019 à juin 2026, photographe depuis 6 ans au sein du journal Regards, de la mairie de la Courneuve, tu y revendiques un regard situé sur les habitants, contrebalançant ce que l’on peut y voir habituellement. Quels sujets est-ce que tu y abordes, par ta position de photographe? 

S.S : Cette approche journalistique m’intéresse beaucoup, elle permet de proposer un regard sur les marges géographiques et sociales qui dénote des représentations des médias mainstream, qui ont plus tendance à les criminaliser et dévaloriser. Je m’intéresse aux interstices de vie, à questionner la notion de réussite aussi et ce qu’on y projette. J’avais à coeur de ne pas produire uniquement dans l’art contemporain, d’être dans le quotidien, de pouvoir aussi partager d’autres codes. Grâce à ça, j’ai pu donner des ateliers de photo à des jeunes dans des contextes variés. Les enjeux aussi sont différents, dans les médias, la photographie est vouée à être imprimée dans un journal. C’est une spontanéité à laquelle je dois m’adapter par mon approche. 

Son travail sera exposé à l’Institut des Cultures d’Islam pour l’exposition collective Le Bal des Ogresses, curatée par Sonia Recasens (25.09.2026 – 07.02.2027) et à Paris Photo avec la Galerie Fahmy Malinovsky (12.11.2026 – 15.11.2026). 

Entretien mené par Ainhoa Vernet, curatrice, septembre 2026 

ÉVÉNEMENTS À VENIR

sam26sep(sep 26)11 h i min2027dim07fev(fev 7)19 h i minLe bal des OgressesExposition collectiveInstitut des Cultures d’Islam, 56, rue Stephenson 75018 Paris 0 Ajouter à ma wishlist

jeu12nov(nov 12)11 h i mindim15(nov 15)19 h i minParis Photo 2026Le Grand Palais, 3, avenue du Général Eisenhower 75008 Paris OrganisateurParis Photo - Reed Expositions 0 Ajouter à ma wishlist

Ainhoa Vernet
Diplômée d’un Master de recherche en Sociologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, Ainhoa Vernet s’est investie dans une recherche portant sur les stratégies créatives et subversives portées par les subjectivités d’artistes marocaines. Son intérêt marqué pour l’Art et son Histoire s’est affirmé au travers d’une formation à l’École du Louvre, lui apportant un socle académique solide. Ainhoa Vernet tisse son parcours au gré d’expériences depuis 2023, en France et à l'étranger auprès d’institutions, de foires et d'acteurs du monde de l'art. Travaillant auprès de structures internationales, d'artistes de renom et de talents émergents, elle développe une approche curatoriale et sociologique qui met en lumière des récits artistiques ancrés dans des perspectives plurielles. Son intérêt pour les pratiques contemporaines l’a conduite à diriger des projets à résonance internationale, auprès d’artistes à travers le monde. Sa pratique curatoriale s’accompagne d’un travail autour de l’édition et des relations presse, qu’elle a mené au sein de grandes institutions culturelles françaises et internationales, telles que les éditions La Découverte ou la Montresso* Art Foundation. En proposant des articles, interviews et podcasts, elle fait rayonner la scène artistique émergente auprès de médias spécialisés comme généralistes, contribuant à élargir l’audience de la création contemporaine. Une pratique audacieuse pensée pour un public néophyte comme averti. Chiara Groux, journaliste (2026)

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