Depuis plus de trente ans, le ministère de la Culture soutient la transmission des savoir-faire des métiers d’art à travers le programme Maîtres d’art – Élèves. Pour la première fois, le métier de tireur est reconnu comme savoir-faire d’exception, à l’heure où nous célébrons le Bicentenaire de la photographie. Le professionnel retenu est Thomas Consani, tireur traditionnel argentique noir et blanc au laboratoire Picto, entreprise familiale qui vient de célébrer ses 75 ans d’existence. Durant deux ans, il transmettra la maîtrise du tirage à son élève Alexandre Dias Lopes. À l’issue de cet accompagnement, Thomas Consani se verra décerner le titre de Maître d’art. Rencontre.

Thomas, vous êtes tireur traditionnel argentique noir et blanc, comment en êtes-vous venu à exercer ce métier ?

Je n’étais pas du tout destiné à ce métier et pourtant j’ai baigné dans cet univers depuis ma naissance, car mon père était tireur argentique noir et blanc. Il est entré chez Picto à l’âge de 14 ans en tant qu’apprenti tireur, je l’ai appris de ma mère lorsque j’ai rejoint le laboratoire, il y a quatre ans. À la sortie de l’école, je faisais mes devoirs dans son labo, les photographes venaient à la maison, mais jamais je ne me suis dit que je voulais faire le même métier que lui. À 17 ans, j’ai arrêté mes études avec une seule idée en tête : faire le tour du monde. Mes parents ont accepté, mais ils m’ont demandé de trouver un travail pour financer ce voyage. Naturellement, j’ai intégré le labo où travaillait mon père, à l’époque Publimod Photo. Je sortais les tirages du fixateur, je les mettais à laver, les séchais, les coupais, etc. À cette époque, je photographiais les concerts, c’était les débuts du rock alternatif, et j’ai commencé à développer mes propres photos. C’est à ce moment-là que j’ai découvert ce qu’était vraiment le métier de tireur : pouvoir exprimer à travers le tirage ce que l’on avait capturé lors de la prise de vue. Ça a été, sans mauvais jeu de mots, une révélation. Mon père et le patron de Publimod Photo m’ont convoqué, car ils avaient perçu en moi une vraie sensibilité pour ce métier. Mon père m’a conseillé de reporter mon projet de tour du monde pour me former professionnellement au métier. Entre 1987 et 1993, j’ai eu la chance d’être formé par mon père, mais aussi par un autre tireur, Jean-Christophe Domenech. Je leur dois énormément : si aujourd’hui je bénéficie de cette reconnaissance et si je tire pour les plus grands photographes, c’est grâce à leur œil et à leur sensibilité.

Thomas Consani © Flaminia Reposi

Y a-t-il des photographes avec lesquels vous avez travaillé qui ont particulièrement marqué votre parcours ?

Ils sont nombreux, mais deux noms s’imposent à moi. Le premier est Marc Riboud : ce fut l’une des plus grandes écoles en matière de tirage, et humainement, c’était un être incroyable, d’une humanité et d’une humilité rares. La deuxième personne, c’est Jane Evelyn Atwood. Lorsque je démarre un projet avec un photographe, je lui demande de ne rien me montrer : je souhaite d’abord « entendre » ses photos, qu’il me parle de ses images. Avec Jane Evelyn, lorsque je me suis occupé de son dernier reportage sur les chevaux j’avais un peu peur d’aborder ce nouveau projet. Pourtant nous collaborions ensemble depuis une quinzaine d’années, mais allais-je comprendre un sujet aux antipodes de ses sujets habituels ? Quand j’ai fait les premiers tests, elle m’a dit : « Thomas, tu as compris ce que je veux. » Tout le poids s’est alors envolé. Ce sont vraiment deux photographes qui m’ont tiré vers le haut. Je pense aussi à Guy Le Querrec, qui pousse à se surpasser, il veut que tu ailles plus loin que ce que tu sais et peux faire. Et c’est un vrai plaisir. J’apprends tous les jours. Techniquement, nous pouvons tous faire de bons tirages, mais ce qui me fait encore aimer ce métier, c’est le rapport humain avec les photographes. Tout passe par le dialogue : il faut être dans leur tête, dans leur cœur et dans leurs yeux au moment de la prise de vue.

Ces dernières décennies, la photographie a subi des évolutions technologiques majeures. Qu’est-ce qui vous a poussé à poursuivre le tirage argentique noir et blanc ?

Il y a deux raisons. La première, c’est tout simplement que j’ai une clientèle de photographes qui ont continué à travailler en argentique et à exploiter leur fonds photographique, j’avais donc du travail. Si d’autres tireurs sont passés au numérique, c’est souvent parce que la demande dans leur catégorie avait baissé. Fred Jourda, par exemple, qui faisait du tirage argentique couleur chez Picto, s’est spécialisé dans le tirage jet d’encre car il y avait une baisse de la demande de l’argentique couleur. La seconde raison, c’est que je n’aime pas trop les écrans. Ce n’est pas que je sois réfractaire au numérique : Internet, c’est fabuleux, l’IA peut être intéressante, Photoshop est un outil incroyable. Le numérique a apporté des possibilités que l’argentique ne permet pas. Mais voilà, je suis tactile : j’ai besoin d’être derrière l’agrandisseur, de pouvoir façonner un tirage avec mes mains qui passent sous l’optique. Et lorsque le tirage est plongé dans le révélateur, même après 40 ans de métier, je suis toujours émerveillé de voir cette image apparaître dans le bain.

Vous êtes le premier tireur à être sélectionné pour le programme Maîtres d’art – Élèves. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

C’est une très grande émotion. À Paris, entre 1950 et les années 90, nous étions 250 tireurs argentiques noir et blanc ; aujourd’hui, nous ne sommes plus que six. Cette reconnaissance du ministère de la Culture me flatte, car elle salue à la fois mon savoir-faire technique et humain, et plus largement, elle reconnaît un métier artistique au service des œuvres des photographes. Et quand je me retourne vers ces 244 tireurs, j’ai envie de leur dire : « Regardez, vous n’avez pas fait tout ça pour rien. » Cette reconnaissance se fait au sein de Picto, et c’est particulièrement symbolique parce que c’est Pierre Gassmann qui, en 1950, a créé le premier laboratoire photographique professionnel, et qui a formé la plupart des tireurs entre 1950 et 1970, dont mon père, pendant deux ans.

Thomas Consani et Alexandre Dias Lopes © Picto

Vous allez transmettre la maîtrise du tirage à Alexandre Dias Lopes. Qu’est-ce qui vous a amené à le choisir ? Comment cette transmission se traduit-elle concrètement ?

Cela fait trois ans que nous travaillons ensemble. Alex est au service numérique, mais dès les premiers mois, il venait me voir le midi ou sur un petit temps libre, se mettait à côté de moi et me regardait tirer. Un jour, il m’a demandé si je pouvais lui apprendre le tirage. Je l’ai alors observé : il allait voir des expositions, regardait des livres de photographie… J’ai vu que cela l’intéressait vraiment. Ce métier, c’est 40 % de technique et 60 % d’humain. On peut être bon technicien, mais sans un bon rapport humain avec les photographes, ça ne fonctionne pas. J’ai donc continué à l’observer, et j’ai retrouvé en lui une sensibilité que je n’avais pas décelée chez d’autres. Il faut rester humble : si un photographe te dit que le tirage n’est pas bon, cela ne veut pas dire qu’il est mauvais, cela veut dire qu’il ne lui convient pas. Il faut donc se remettre en question.
Depuis six mois, il est en formation trois jours par semaine, et je vois les progrès qu’il a faits. Cela ne va pas se faire en deux ans : même si le programme de formation est sur deux ans, il faut en moyenne cinq ans pour devenir un bon tireur. Il m’en a fallu autant pour maîtriser la technique et puis toute une vie pour le reste, on apprend tous les jours. Ce qui me séduit chez lui, c’est sa curiosité.
Ce que je voudrais transmettre, au-delà du geste technique, c’est la relation qu’il faut tisser avec les photographes. Alex va m’observer dans ces échanges, chaque photographe a sa propre personnalité, on doit se mettre dans la peau du photographe : être à la fois une éponge et un psy pour le rassurer. Ce que j’aimerais, c’est que dans 25 ou 30 ans, il soit toujours là et qu’il passe le relais à son tour, pour assurer la pérennité de ce métier. Ça me ferait vraiment mal au cœur de le voir disparaître.

Que représente pour vous le titre de Maître d’art ?

C’est une fierté. Je suis aussi fier de mon parcours, de ce que j’ai accompli durant ces 40 dernières années. Je n’ai pas de déception – enfin, peut-être celle de ne pas avoir pu rencontrer certains photographes, parce qu’à cette époque je ne tirais pas pour eux. Jeanloup Sieff, par exemple, c’est un grand regret…

Et ce tour du monde l’avez-vous fait ?

J’ai beaucoup voyagé, mais je ne suis pas allé partout. Je n’ai aucun regret : si je l’avais fait, peut-être que je n’aurais pas fait ce métier. Mon tour du monde, je l’ai finalement fait à travers les yeux de tous ces photographes qui m’ont accompagné et que j’ai accompagnés.

https://www.picto.fr/

Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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