1476 Views |  2

Rencontre avec Claude Lemaire, fondateur de L’Ascenseur Végétale

Temps de lecture : 4 minutes et 43 secondes

Claude est une des premières personnes qui m’a reçue à Bordeaux pour me parler de son activité. Son expérience m’a semblé intéressante à transmettre car c’est un engagement très fort d’avoir un lieu comme celui-ci, une librairie, pour vendre du papier à une ère où tout se dématérialise.

GLM: Quel est ton parcours et depuis combien de temps es-tu là ?

CL : Je ne viens ni de la photographie ni du monde de l’édition. J’ai fait des études scientifiques, j’ai travaillé comme informaticien, sur des logiciels. J’habitais à Amiens et j’ai voulu quitter mon dernier job. Le livre de photographie c’est un intérêt personnel depuis presque 20 ans. Déjà en 2000/2001 quand je vivais aux Etats-Unis j’ai commencé à faire vivre ma collection sur internet sur des sites comme Craiglist, j’ai continué par la suite toujours en tant que particulier sur le Le Bon Coin, Market place etc. Je passais mon temps à chercher, fouiner, trouver des choses chez les bouquinistes…

GLM: Le vrai collectionneur !

CL: J’achetais également sur des sites anglophones, Photobookstore en Angleterre, aux Etats-Unis, Photobook Corner au Portugal et je me disais : « il y a pas de sites en Français » C’est comme ça, que petit à petit, je me suis décidé à me lancer à faire un site bilingue, le 1er juin 2013. Ca arrivait en concomitance avec le Photobook Club de Paris quelques mois auparavant. Je me suis rendu à la première réunion, et grâce au réseau des gens qui étaient là, j’ai pu faire rapidement connaître mon site web. En quelques mois ça commençait à être connu. Dès 2014 le Photobook club de Paris a organisé le Photobookfest chez Picture Tank, et ce pendant les trois années qui ont suivi. J’ai également exposé à Arles, à l’ENSP, puis à Cosmos l’année suivante.

GLM: Finalement, tu t’installes à Bordeaux…

CL: Oui, je m’installe à Bordeaux, dans un 27m2 … et très vite ça devient invivable, avec des livres partout… il m’a fallu trouver un lieu de stockage. Depuis le début, j’avais en tête l’éventualité d’ouvrir un magasin, mais ce n’était pas dans les plans immédiats, ça s’est produit très tôt, voire même un peu trop tôt je pense dans le développement de l’activité. Je suis d’abord allé voir plusieurs espaces de co-working comme Darwin, mais ils ne pouvaient pas m’offrir un vrai lieu de stockage. En gros, il aurait fallut que je loue un box. Un jour par hasard, un photographe me dit qu’il quitte son studio, que la propriétaire augmente le loyer et qu’il ne peut pas rester. La propriétaire me propose une réduction de 300 euros la première année à condition que je fasse quelques travaux…J’ai profité qu’il y ait un bureau à l’étage et moi j’habite ici maintenant… Au final aujourd’hui je paie 1100 euros pour la boutique et pour y vivre ce qui reste au final… beaucoup trop par rapport à ce que j’arrive à générer comme chiffre d’affaire !

GLM: L’ouverture du lieux en juin 2015, tu peux nous en parler un peu ?

CL: Elle s’est faite avec Théo Gosselin, il y a eu un monde fou et depuis je fais en sorte qu’il y ait le plus d’expositions possibles. Le soucis, en dehors des éléments financiers c’est la masse de travaille qu’implique le lieu lui-même : ouvrir et fermer, être présent, nettoyer tous les soirs, gérer les visiteurs. Ça a été au détriment du site web. De fait, lorsque j’ai ouvert la boutique, les ventes du site web étaient moins bonnes. J’avais moins de temps pour m’en occuper et les gens qui veulent des nouveautés, s’ils ne les trouvent pas sur le site, ils vont la chercher ailleurs. L’accroissement de mon activité a provoqué des retards de livraison.

GLM: De fait tu te retrouves face à une problématique d’entrepreneur. Tu travailles là où tu vis, les tâches à accomplir sont de plus en plus nombreuses et ce n’est pas forcément ce que tu as envie de faire, pour lesquelles tu n’es pas forcément formé. Tu as cette réaction que beaucoup d’entre nous avons qui est de t’accuser de ne pas y arriver, d’être dépassé par la situation…

CL: Bon déjà, il faut savoir que j’ai vraiment une phobie administrative ! Mais vraiment… donc il est clair qu’avoir quelqu’un qui gère l’administratif m’aiderait. Mais ce dont j’ai aussi besoin c’est de plus d’investissements. La rue n’est pas passante, ce qui pour une ville comme Bordeaux, peut être problématique. En revanche 80% de mon chiffre d’affaire est réalisé grâce à une clientèle d’habitués, de gens qui reviennent.

GLM: Est-ce que tu dirais que c’est plus difficile de faire le lien avec des gens qui sont plus attirés par la technique, les amateurs ? Et question subsidiaire, est-ce qu’il n’y a pas de la part des photographes et du monde de la photographie un mépris pour ces personnes qui ne connaissent pas la photographie,  une forme de snobisme parce qu’on s’agace de ne pas arriver à les toucher, parce qu’ils ne semblent pas comprendre ce qui fait la photographie, qu’ils restent superficiels?

CL: C’est possible, parmi les visiteurs que je reçois, il y a différents types de personnes qui viennent ici et qui me demandent si c’est de l’argentique ou du numérique. Ils ne regardent pas l’image pour ce que ça leur évoque, ce que ça leur fait ressentir, c’est tout de suite technique. Moi j’ai une relation, au contraire,  que de ressenti, je suis incapable de faire la différence entre tous les tirages, j’y connais rien aux différents papiers, les trucs trop abstraits ou conceptuels ça me fait chier.

GLM: Ahahah alors tu va détester mon travail !!!

CL: Ahahah (en me montrant un livre) je peux apprécier pour différentes raison, mais pour moi c’est un travail de recherche, il peut y avoir de belles compositions, mais sinon je ne vais pas à des expositions de ce type. Ça ne m’empêche pas de m’y intéresser. Je pense que les gens qui ne s’intéressent qu’à la technique ne sont pas des gens qui ont une relation à l’image, qu’ils sont susceptibles d’acheter un livre et encore moins un tirage. Je suis content qu’ils viennent découvrir un travail et se nourrir, je suis content qu’ils soient curieux et d’avoir quelque chose à leur présenter, mais je ne pense pas que ça soit eux qui vont faire vivre financièrement le lieu.

Je pense être sans filtre avec les gens et les traiter de la même façon quelle soit leur approche. Mais je pense que les gens qui posent des questions sur la technique, n’achèteront pas. S’ils achètent quelque chose, ils achètent quelque chose qu’ils connaissent, je ne pense pas qu’ils soient dans une démarche de découverte et de recherche. Ils ont des cases et si ça ne rentre pas dans les cases ça les intéresse moins. En revanche, il y a des personnes tu le vois clairement, ils sont curieux, ils regardent tout, ils restent plus longtemps à regarder les photographies, en arrêt devant les images.

GLM: Qui sont ces gens ? Quel est le profil des personnes qui viennent ?

CL: Partant du principe que  le livre photo est un luxe, il y a trois catégories de gens. Ceux qui ont cette passion et qui s’offrent ce luxe, certains ont les moyens donc ils achètent beaucoup. D’autres n’ont pas les moyens, mais ils mettent le peu d’argent qu’ils ont. Et il y a les gens qui ne connaissent pas vraiment la photo mais qui ont un cadeau à faire, parce qu’ils connaissent le lieu ou qu’ils passent par hasard, donc un achat ponctuel. Après c’est normal qu’il y ait des gens de toutes les chapelles et en théorie je suis là pour avoir quelque chose à proposer à tous les types de clientèle.

Pour trouver Claude qui vous recevra, vous montrera, vous expliquera avec l’oeil pétillant du passionné:

L’Ascenseur Végétale, 20 Rue Bouquière à Bordeaux
Mais aussi sur le site internet ou vous retrouverez ses sélections de livres rares, nouveaux, toujours très beaux et sensible (parce que OUI c’est à lui que vous allez commander le prochain cadeau de tonton, et vous verrez que pour une fois vous ferez mouche): http://ascenseurvegetal.com/fr/

Photo: Glwadys Le Moulnier