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Rencontre avec Thierry Raspail, directeur du Musée d’Art Contemporain -MAC- de Lyon et directeur artistique de la Biennale

Temps de lecture : 7 minutes et 52 secondes

Thierry Raspail, directeur du Musée d’art contemporain de Lyon depuis sa création en 1984, commissaire général de plusieurs expositions emblématiques, crée en 1991 la Biennale d’art contemporain de Lyon et en occupe depuis le poste de directeur artistique avec un succès non démenti, culminant lors de cette dernière à 260 420 visiteurs pour l’exposition Mondes flottants signée par Emma Lavigne, le record d’affluence de toute l’histoire de la Biennale !

A l’occasion de l’ouverture de l’exposition dédiée à Adel Abdessemed, une première avec des créations inédites et des œuvres jamais montrées en France, et d’un panorama de la collection de la peinture au numérique, ou l’inverse, Thierry Raspail revient sur les temps forts de son engagement et les enjeux à venir à l’ère de la globalisation et mutation des territoires.

Avant qu’une polémique injuste ne conduise l’artiste a retirer la vidéo « Printemps » pourtant réalisée à partir d’effets spéciaux, « une allégorie de toutes les violences » selon les mots employés par Thierry Raspail face au manque de discernement des réseaux sociaux entre une image et ce qu’elle dénonce.
Nous en profitons pour redire tout notre soutien à l’artiste et aux équipes du musée.

« Plutôt que de muséifier l’art contemporain, contemporanéisons le patrimoine !« 

Marie de la Fresnaye : Comment s’est organisé le partenariat avec le Grand Hornu autour des 2 expositions d’Adel Abdessemed et en quoi sont-elles complémentaires ?

Thierry Raspail : Quand j’invite Adel à Lyon, je ne connais pas le projet du Grand Hornu c’est la même chose pour Denis Gielen, directeur du Grand Hornu qui ne sait rien du projet de Lyon. Avec Adel, notre histoire est ancienne, puisqu’il débarque en France à l’âge de 23 ans dans des conditions tragiques, suite à l’assassinat du directeur des Beaux-Arts d’Alger et de son fils par les islamistes, et c’est à Lyon qu’il achève ses études. C’est là qu’il rencontre Julie, dans un bar nommé l’Antidote – titre de l’expo. Elle sera son épouse, mère de leurs cinq enfants et figure emblématique de plusieurs œuvres marquantes. Lorsqu’Adel expose au Magasin de Grenoble, je lui donne rendez-vous dans dix ans, puis je réitère mon invitation à la Biennale de Lyon en 2009. Entretemps, je vois beaucoup de ses expos à Londres, New York, Doha. Et j’arrive dans son studio londonien 10 ans plus tard, presque jour pour jour pour l’inviter à Lyon. Le projet prend forme : 2 étages d’exposition, soit 1 800 m2 environ. Je ne souhaitais pas une rétrospective mais une expo qui combine de nouvelles pièces comme Judd par exemple, composée de plusieurs camions et que je découvre sous forme de dessins dans son studio londonien, des œuvres inédites en France, telle que Shams, combinées à quelques pièces plus anciennes dont certaines créées à Lyon. Le parcours est une métaphore visuelle qui mêle à la fois la petite histoire (celle d’Adel, familiale, introspective, quotidienne, littéraire, subjective  – un véritable laboratoire à compression) et la « grande » Histoire, celle face à laquelle Adel s’interpose. C’est ce parcours unique, dans lequel le geste et l’image se superposent et se confondent qui m’intéresse en tout premier lieu. Les deux expos sont complémentaires, elles présentent un bon nombre de nouvelles créations. Le Grand Hornu est un itinéraire linéaire conçu dans un édifice  marqué par l’histoire ;  à Lyon, l’expo pour reprendre les mots d’Adel, s’offre « comme deux villes superposées » mêlant poésie, tragique et ode à la condition humaine

M. d. l. F. : En quoi l’œuvre « Shams » produite spécialement est-elle emblématique ?

T. R. : Plus qu’emblématique elle est singulière. Il faut rappeler que pour chacune des œuvres créées par Adel le matériau choisi est déterminant puisqu’il en est tout simplement le corps, sa présence physique et immédiate. Quand il s’agit d’une photo le lien à la temporalité est essentiel ; avec la vidéo il s’agit la plupart du temps d’une courte boucle qui joue sur la sidération et la répétition ; pour la sculpture, c’est  l’effet de  « Tout-Ensemble », pour emprunter le terme à Rubens : immédiateté et synthèse. Shams, signifiant soleil en arabe et simulacres en anglais, est emblématique de l’hommage constant que rend Adel à la condition humaine, à la singularité et à la liberté individuelle. On place trop souvent son oeuvre du côté de la violence, sans voir qu’elle oppose une réponse poétique et  frontale à la « férocité du monde ». Shams est une frise dans la grande tradition des frises héroïques sauf qu’elle est dédiée à l’homme asservi, à l’esclave, à l’anonyme, aux vaincus de l’histoire. Le visiteur est littéralement immergé dans un univers ocre, un bas-relief à l’échelle un, réalisé avec 30 tonnes d’argile crue environ, qui sèche et se craquelle au cours de l’expo. L’œuvre occupe à elle seule tout un étage.

M. d. l. F. : En parallèle vous présentez une sélection d’une trentaine d’œuvres de la collection, cette démarche se veut-elle le reflet d’une histoire, ses filiations et ses lacunes ou un arrêt sur image des mutations des catégories en cours ?

Le musée a été créé il y a 30 ans, à l’orée de la mondialisation, à l’époque du post-modernisme triomphant. Il est contemporain des FRAC. A sa création, il n’y a pas de collection. Je constate alors qu’avec l’élargissement du monde artistique à des territoires jusque-là ignorés par l’Occident et n’appartenant pas à nos « aires » culturelles traditionnelles (Chine, Inde, Asie…), lesquelles vont interroger notre modernité, nous ne pouvons plus désormais concevoir la collection comme un témoignage ou une reconstitution de l’ « histoire de l’art », car la création est beaucoup trop vaste, complexe et en surproduction. La collection doit par conséquent se réinventer et écrire son propre récit. A Lyon ce sera celui d’une collection d’expositions. C’est inédit en Europe. J’invite alors des artistes à concevoir pour le musée une exposition spécifique destinée à être acquise intégralement. C’est la collection qui guide la programmation des expositions. Il s’agit d’entrer « chez » Abramovic & Ulay, Robert Morris, Joseph Kosuth, George Brecht, Robert Filliou, Kabakov, La Monte Young ou Daniel Buren, et plus récemment « chez » Antoine Catala, par exemple. On entre ainsi « chez » ces artistes à un moment particulier de leur œuvre, conservée intégralement, sans l’artifice de la reconstruction historique a posteriori qui est toujours une fiction. Très vite, l’ampleur des oeuvres, et les courbes ascendantes du marché, nous conduisent à nous réorienter  vers le son, l’image jusqu’au seuil du numérique, tout en conservant cette idée de « chez »  et de « moment ». C’est là que j’invite Nam June Paik à recréer ses œuvres mythiques de 1963, première intervention artistique sur la télévision de l’histoire. L’exposition actuelle est  un choix opéré dans la collection, qui présentée intégralement exigerait quelque chose comme 35 000 m2. Elle s’ouvre avec des œuvres et une phrase d’Anna Halprin, chorégraphe majeure et plasticienne, longtemps ignorée en Europe avant d’être honorée à la Biennale de Venise et à la Documenta, dont nous avons réalisé la première rétrospective il y a quelques années. Il s’agit d’établir des liens subtils entre l’image, la peinture et le numérique, le son et la durée. On retrouve Ed Atkins, Alex da Corte, Steve McQueen ou Ian Cheng, dont l’œuvre se développe de façon totalement aléatoire à partir d’un algorythme créé par l’artiste. Ces pièces sont mises en perspective avec des installations numériques « primitives » par exemple celles de Sommerer et de Mignonneau, créée en 1995 pour la 3e Biennale de Lyon, ou avec Half Life, de 2001, jeu vidéo dont vous êtes un des héros sans le savoir et qui se déroule  dans l’expo que vous visitez. Et il y a bien sûr des peintures : de Rémi Zaugg, Marc Desgrandchamps à Alan Charlton ou Erró. Beaucoup de ces œuvres sont acquises à l’issue des Biennales, dont le musée constitue la mémoire.

M. d. l. F. : Face à l’accroissement du nombre des biennales dans le monde, en quoi la Biennale de Lyon dont vous êtes à l’origine, garde-t-elle une spécificité et valeur ajoutée en prise avec le territoire et au-delà ?

T. R. : Les Biennales de Venise, Sao Paolo et Paris, avec la Documenta qui est une « quinquennale », sont des Biennales historiques. Créée par André Malraux en 1959, la Biennale de Paris disparaît en 1985. Le monde qui s’annonce alors est celui de la globalisation et, dans les arts visuels, c’est celui de l’apparition massive du phénomène des Biennales, notamment en Asie,  qui donnent la parole à des artistes jusque-là exclus par l’Occident. La balance penche peu à peu vers ces aires qui n’appartiennent pas à nos réflexes culturels, et on a du mal en Europe à imaginer alors qu’il ne s’agit ni d’une mode, ni de « sous-produits ». Dans ce contexte nouveau, il me paraît primordial et urgent de « recréer » une biennale en France qui puisse porter un discours international. Soutenu par la Ville de Lyon, je le propose au Ministère de la Culture qui entérine. La première Biennale de Lyon ouvre le 2 septembre 1991. Dans le concert aujourd’hui pléthorique des Biennales (4 au Japon, 4 en Corée, 2 en Australie…), il convient de se singulariser, de problématiser les questions artistiques et de les inscrire dans la durée. C’est pourquoi, j’ai adopté un principe de trilogies,  dans lequel un concept, donné sous la forme d’un mot, est interprété par 3 commissaires au cours de trois éditions successives. Après « Histoire » en 1991, « global »  en 1997, nous achevons « moderne » en 2019. Le « moderne » pensé par l’Asie du Sud-Est par exemple, n’est pas celui de l’Europe, évidemment. Un dialogue entre histoire, mémoire et actualité, est aujourd’hui totalement éclairant. C’était le cas de Mondes Flottants dont j’avais confié le commissariat à Emma Lavigne. C’est là que se tient singularité de la Biennale de Lyon.

M. d. l. F. : Quels ont été les marqueurs, les temps forts depuis votre arrivée en 1984 à la création du Mac jusqu’à la création d’un futur « pôle musées d’art lyonnais » ?

T. R. : Le premier marqueur, c’est l’extrême singularité de la collection qui est une collection d’expositions et de « moments » comme je l’ai dit,  avec, comme pour Nam June Paik, des oeuvres qui ouvrent de nouveaux paradigmes, c’est le cas également de l’Ambiente Spaziale de Fontana qu’on a vu à la dernière Biennale, qui réinvente l’espace. C’est l’intégralité des œuvres communes  d’Abramovic & Ulay ou la totalité des perfs filmées de Jan Fabre…

Le second marqueur c’est l’invention de la Biennale en 1991, avec en 1993, « Et tous ils changent le monde », de Malevitch à Basquiat, ou en 1997 « l’Autre », conçu par Harald Szeemann.
Le troisième marqueur, c’est l’audience locale et internationale qui passe les 200 000 visiteurs à partir de 2011.

Le quatrième,  c’est Veduta, une plateforme-laboratoire, qui mêle territoire en reconversion urbaine, artistes, résidences, expos conçues avec les habitants et médiations inattendues. Cette plateforme est unique dans le monde des biennales. Elle a accueilli 50 000 « acteurs » et visiteurs sur les territoires de 10 communes en 2017.

On n’accordait aucun avenir à cette Biennale  à sa création. Jusque-là, elle a démenti les oracles. La Ville de Lyon, sous mon impulsion, avait créé un « pôle art contemporain ». Aujourd’hui, la Ville crée un « pôle musée », rattachant le Musée d’Art Contemporain au Musée des Beaux-Arts qui en prend la direction. Toutes les expériences de ce type en Europe ont abouti à minorer l’art contemporain. J’espère que ce ne sera pas le cas à Lyon. Se pose alors la question cruciale de l’indépendance de la Biennale sachant que mon ou ma successeur(se) assurera comme moi la double direction du Musée et de la Biennale (direction artistique), à ceci près que le musée d’art contemporain ne sera plus autonome. Le poste que j’occupe, unique en Europe, qui pouvait intéresser des « pointures », perd ainsi de son intérêt en perdant son indépendance. J’imagine mal les biennales de Sydney, Istanbul ou Berlin passer sous l’autorité de musée des Beaux-Arts. Il faudrait contemporanéiser le patrimoine plutôt que muséifier le contemporain. J’ai cependant beaucoup d’espoir pour cette Biennale qui a su gagner son indépendance, puis l’amplifier pour devenir un acteur majeur du circuit international avec un potentiel énorme. Je suis persuadé que dans le futur, ne resteront que les biennales qui auront su créer leur propre modèle. Espérons que Lyon soit de celles-là !

Charge au successeur de Thierry Raspail qui a officialisé son départ en retraite, d’engager cette nécessaire concertation avec Sylvie Ramond, directrice des Beaux Arts de Lyon et co-directrice de ce futur nouveau pôle.

INFOS PRATIQUES :
• ADEL ABDESSEMED, l’Antidote
Du 9 mars au 8 juillet 2018
au Mac’s Grand Hornu
Otchi Tchiornie (les yeux noirs)
• COLLECTION
du 9 mars au 8 juillet 2018
• Expo/Résidence de Maïté Mara :
En résidence depuis début janvier 2018 au Musée d’art contemporain de Lyon, Maïté Marra travaille à l’écriture du scénario, aux repérages et au tournage. Elle porte dans son nouveau fi lm, qui propose un retour sur des agressions physiques violentes subies par son personnage, un regard personnel sur la violence.
http://www.mac-lyon.com/mac/