Berghain et Versailles : À propos de « Climax » de Gaspar Noé

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En présentant son nouveau film, le célèbre réalisateur et intellectuel franco-argentin prouve sa capacité de mêler l’horreur et l’excitation, se prend d’observateur perspicace de la contemporanéité, mais aussi fait face à l’épuisement de sa méthode cinématographique

Dans son nouveau film «Climax», Gaspar Noé rend hommage au milieu techno, qu’il côtoie depuis des années et dont il est, avec ses soirées parisiennes «Kaliante», un grand personnage. Dans la construction de son sujet subversif le réalisateur est resté fidèle à lui-même: une soirée festive en conclusion du workshop pour les jeunes danseurs dans une maison de campagne, en plein hiver, tourne en une orgie sanglante interraciale et bisexuelle après que quelqu’un verse du LSD dans un pot de sangria.

Noé conçoit le film sur la jeunesse contemporaine à l’instar d’une pièce philosophique du 18ème siècle, avec sa règle des trois unités (temps, lieu, action), ses situations et personnages type, ainsi que son environnement fictionnel, une soirée techno prenant chez lui la place d’un bal dans le palais. Noé partage avec Nicolas Boileau, Molière et Voltaire non seulement une construction littéraire, mais aussi une finalité: démontrer le typique et formuler l’esprit du temps, plutôt que raconter une histoire unique, étudier le collectif plutôt qu’individuel.

Les personages de «Climax», ces Scaramouches, Arlequins et Polichinelles du 21eme siècle, sont tirés de la vie réelle avec une véracité psychologique et sarcasme au bord de l’admissible: un maghrébin qui ne boit pas d’alcool, mais fréquente les boites de nuit, un gros travesti, une lesbienne russe venue d’Allemagne, où elle fait ses études, un mec rejeté par tous les meufs, etc. Quiconque fréquentant des soirées techno les reconnaîtra immédiatement. L’envie de représenter le typique élimine de «Climax» tout élément de narration: le film est composé d’interludes chorégraphiques et conversations isolées. Deux danseurs noires discutent de la taille de leurs génitales et des positions lors du sexe de groupe, une danseuse snife la coke sur l’escalier, deux autres danseuses chassent un mec de leur chambre pour se remettre au sexe lesbien.

La séquence des dialogues est construite comme une encyclopédie – encore une référence à l’époque des Lumières – des thèmes les plus chauds et scandaleux de nos jours: patriotisme, religion, homosexualité, avortement, relations sexuelles entre différentes races, drogues, harcèlement sexuel, la communauté artistique de Berlin. Cette dernière, avec toute sa splendeur, occupe dans la conscience collective des héros de Noé la même place que la cour de Versailles chez les personnages de Molière. Noé met son indubitable savoir-faire dans le domaine de la violence au service du même but: «densifier» la réalité, en extraire la quintessence. Une bagarre entre danseuses finit par botter celle enceinte dans l’estomac, une psychose narcotique aboutit à se mettre au feu et hurler en s’étouffant dans le sang, être expulsé dehors c’est de mourir de gèle dans un désert de neige prenant la pose d’embryon.

Avec «Climax», Noé confirme sa position d’un monstre sacré, à qui, tout comme à Sacha Baron Cohen, Lars von Trier et Michel Houellebecq, on pardonne des propos ambigus à l’air ultra-réactionnaire: le violeur de Monica Bellucci dans «Irréversible», son film de 2002, fut non pas un membre du Front National, mais un intellectuel de gauche, et l’arrivée des policiers, illuminés par le soleil matinal, est orchestrée dans la finale de «Climax» comme un événement salvateur. Noé ne raconte pas d’histoires, mais toujours met en scène une situation.

Ses films fonctionnent comme de grands tableaux avec des dizaines de personnages – scène courtoise ou mythologique, bataille ou catastrophe – devant lesquels on peut passer des heures en étudiant chaque visage et détail. Noé arrête un instant, plutôt que raconte une histoire, et dans «Climax», ce paradigme démontre tous les signes de l’épuisement. La culture de la night, l’univers de Berghain avec son mélange des hauts et des bas de la société, de musique, mode, philosophie, art, homosexualité et drogues, constitue un phénomène trop important de la culture contemporaine pour s’abstenir de l’analyse de sa structure, ses causes et paradoxes. Là représenter, ça ne suffit pas, il faut quelque chose de plus profond et narratif qu’une séquence des scènes quoique bien filmées. Personne, comme Noé, avec son érudition, son talent artistique et la profondeur de sa connaissance de ce milieu-là ne serait mieux qualifié pour le faire. Noé, se moque t-il du milieu de la night ou il s’en allie? «Climax» ne donne pas de réponse à cette question, mais en revanche fait deviner quelques intuitions anthropologiques de son réalisateur. La culture techno, tout comme la culture libérale dans son intégralité, se fonde sur l’utopie égalitaire, l’idée selon laquelle les différences personnelles et celles de la classe, éducation, race, religion et gendre sont perméables en s’effaçant lors d’un rave. L’action d’écran de «Climax» prouve le contraire, et l’attentat contre ce dogme semble être plus subversif que tous les partouzes.

FILM
Climax
Gaspar Noé
En salle depuis le 19 septembre 2018
Durée : 1h35

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