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On savait le photographe musicien, fan des Stooges, d’Iggy Pop, de Bowie…C’est sans doute sur un de ces morceaux brûlants, écoutés à fond, souffle rock des guitares saturées, électricité en pagaille ou de la ballade déceptive, hypnotique, acide de Dylan (qui donne son titre au livre), que Fred aborde le centre de Las Vegas, ville dédiée au jeu et à la “ perdition”. Il remonte Las Vegas boulevard, dit le strip jusqu’à Fremont Street. Echos… It’s Alright ma (I’m only Bleeding) – Bob Dylan

« My eyes collide head-on with stuffe
Graveyards, false gods, I scuff
At pettiness which plays so rough
Walk upside-down inside handcuffs
Kick my legs to crash it off
Say okay, I have had enough, what else can you show me? » – It’s Alright ma (I’m only Bleeding) – Bob Dylan
(Mon regard se fracasse sur des cimetières
Bondés, et des fausses divinités. Je modère mes ardeurs
Devant la mesquinerie si prompte à réagir.
Je m’agite dans tous les sens dans mes entraves,
Je cogne mes jambes pour les briser.
Et j’dis d’accord, ça va comme ça, Qu’est ce que que tu as d’autre à me montrer)

On savait le photographe musicien, fan des Stooges, d’Iggy Pop, de Bowie…C’est sans doute sur un de ces morceaux brûlants, écoutés à fond, souffle rock des guitares saturées, électricité en pagaille ou de la ballade déceptive, hypnotique, acide de Dylan (qui donne son titre au livre), que Fred aborde le centre de Las Vegas, ville dédiée au jeu et à la “ perdition”. Il remonte Las Vegas boulevard, dit le strip jusqu’à Fremont Street. Echos…

Il se dirige ensuite, à pied toujours, marchant dans ce rêve halluciné, brûlé par le soleil sans pitié vers les quartiers plus excentrés où ne croisent que des silhouettes hasardeuses, bateaux ivres qui parfois se cassent comme ce corps aperçu, sur le trottoir d’en face, sous le pont d’une highway, sans vie. Desolation Row. Car il faut bien naviguer entre ces deux ballades de Bob Dylan, autres formes de la déréliction qui bat au coeur du poète rock, le photographe emprunte ces rythmes au paysage mental existentiel de celui-ci; le rideau est tiré, la lumière crue montre l’insoutenable réalité de cette allée de la désolation. Poème vertigineux que la photographie de Frédéric Stucin ne cesse d’interpréter en confiant au hasard de ces rues le surgissement des fantômes qu’il croise, bout de vie aperçue au travers une gêne, un geste, un corps, tout panorama de l’intimité des situations qui apparaissent aussi étranges qu’exactes et qui confirment l’hallucination brûlée du poète.

Le livre construit comme un travelling énonce le fond de l’Amérique, Vegas, ou tout autre mégalopole du pays, sans artifice, c’est une plongée de nuit dans l’absurdité du rêve américain, revu et corrigé, une lecture brute de ce qu’il se passe dans le champ visuel, lorsque la déshérence bat le mythe d’une Amérique triomphante, donne la mesure de ce faux rêve propagandiste, poudre aux yeux, cocaïne de l’instant, abréviation de l’histoire: les dévots cupides s’enchaînent à cette Amérique blanche sécuritaire, comme l’évoque également Tom Waits à travers ses ballades intemporelles.

La rue, toujours la rue, porte le drame permanent de cette violence sociale sans fond, fascinante pour certains, excitante pour d’autres. Le film de l’Amérique continue de dévider ces personnages qui finissent par se superposer définitivement au rêve américain, dans cette obscurité , en pleine lumière. Ne reste du croisement de ces passants, ces anonymes que l’hallucination partagée du naufrage, spirale dépressive agie par tout le réel du background américain, où alcool, drogue, meurtre, folies, forment la trame permanente de la perdition, en retour de la fascination de l’argent, ombre noire tutélaire, matrice de cette Amérique, de ce Vegas en plein soleil. Frédéric Stucin établit une ligne physique de partage entre les gens du centre de Vegas et cette lente descente vers un No Where des quartiers excentrés. Dans ces visages puis dans ces silhouettes avalées par l’ombre, se dessine cette perdition, matière de nombreux oeuvres musicales, filmiques, littéraires.

« While one who sings with his tongue on fire
Gargles in the rat race choir
Bent out of shape from society’s pliers
Cares not to come up any higher
But rather get you down in the hole » – It’s all right Ma Bob Dylan
(Pendant ce temps là, y’a celui qui chante, la langue en feu
Dans un chorus de rats,
Broyé par la machine sociale,
Qui ne fait rien pour s’en sortir,
Mais plutôt tout, pour t’entraîner au fond du trou
Où il se trouve)…

Le livre saigne tout comme le rêveur qui le porte dans sa marche, cruci-fictions, crucifixion en rose, aurait écrit Henri Miller, l’alchimie des récits dans leurs retours fait surgir dans ce déclassement et ces solitudes tout l’arrière plan de Vegas. Apparait alors, du fait de cette incursion photographique en territoire étranger l’artifice de la société américaine dans ce lègue du faux semblant et du simulacre, dans le mensonge inégal et son recouvrement en tant que vérité fausse. “Tout ce qui ne se passe pas en pleine rue est faux”, écrit Henri Miller, ce qui fait de cette incursion, un film du drame américain, dans un souffle sec, implacablement.

Frédéric Stucin a choisi de pousser la porte d’un Vegas kitch pour voir ce qu’il se passait le long de ce Sunset bd dérivé, de s’engager d’un pas ferme et décidé, de parcourir l’artère centrale du Showiew végassien, de rendre compte de ces boulevards immenses et vides, gangrénés ici de quelques palmiers, donnant à l’illusion tout le chant fantomatique qui le consume, architectures et personnages, silhouettes, champs de forces des solitudes dépressives. Le mythe, rendu à cette vérité des rues désertifiées, se désagrège, entre en relation avec les films de Jarmush, évoque Dorotea Lange et les raisins de la colère de John Ford, cite Harry Callahan, Lee Friedlander, autrement Evans, Frank, Winogrand, Arbus.

C’est l’autre côté du miroir, actuel, précis : œuvre de fiction, plus que documentaire, dit le photographe sur ces paysages urbains et ces portraits de ru , ce qui me semble discutable, tant sa photographie peint de fait la relégation d’une humanité aux confins du point intérieur où luit la liberté ravie. Cet immense travelling déploie un noir et blanc âpre, juste, habité, se saisissant d’abord des gens dans la foule du centre ville, visages, au plus près, presque bousculés, brisés dans l’instant, de côté, de face, visages tirés, de très près, regards croisés, inquiets, se dérobant, vides, rictus, grimaces, tout semble indiqué une population traversée par la dépression chronique et l’abandon, préoccupée, happée par le vide, déboussolée, amère, ombres d’un walking dead film. Il s’agit de saisir le mouvement, l’abrupt, la densité, la fréquence, l’absurde encore, toujours surprenant.

Lorsque Frederic Stucin quitte le centre assez busy, le cœur de Vegas, il marche, remonte vers le Nord, les avenues se désertifient, la densité s’allège, pour autant les lignes des avenues donnent un cadre où apparaissent de plus en plus perdus dans le cadre, ces gens devenus silhouettes, dévorés par l’espace nu, semblant se fondre au hasard des murs, des ponts, des avenues, dans le vide d’un cri silencieux. Quand l’ombre noire n’avale pas son lot de passants, le soleil fait surgir un homme accoudé de loin à une barrière, un autre semble marcher à reculons une bouteille à la main, un troisième de dos file seul vers un bar grill, dans une aire totalement vide.

C’est bien l’espace des villes américaines sous le soleil, dévorées de solitude qui fait photographie, une anti-Amérique, absurde, livide. Fred Stucin poursuit ce vide, cette fuite jusqu’au quartier désert ou n’apparait plus que le soleil et le bitume, quelques palmiers, des bâtiments semi-industriels improbables, hangars, dépôts, architectures de béton semblent peser de leur masse obscure plus que de raison, dans une métaphore où la matérialité agrège le poids des faubourgs dans le sol.

Le regard vacille devant ce Vegas au blues électrique dense, épais, comme un couteau. Une protestation incendiaire s’est faite volonté, vision, photographie. Livre.
Sous le soleil, le sang coule à Vegas dans un meurtre permanent.

Sous le soleil, le sang coule à Vegas dans un meurtre permanent.

« Across the street they’ve nailed the curtains
They’re getting ready for the feast
The Phantom of the Opera
A perfect image of a priest
They’re spoonfeeding Casanova
To get him to feel more assured
Then they’ll kill him with self-confidence
After poisoning him with words
And the Phantom’s shouting to skinny girls
« Get Outa Here If You Don’t Know
Casanova is just being punished for going
To Desolation Row » – » Bob Dylan, Desolation Row
(De l’autre côté de la rue, ils ont cloué les rideaux,
Ils se tiennent prêts pour la fête
Le fantôme de l’opéra
L’image parfaite d’un prêtre
Ils nourrissent Casanova à la cuillère
Pour lui donner plus d’assurance,
Puis ils le tueront avec sa confiance en lui
Après l’avoir empoisonné de paroles
Et le fantôme crie aux filles squelettiques
« Sortez d’ici si vous ne le savez pas
Casanova est puni rien que pour avoir été
Dans l’Allée de la Désolation »)

INFORMATIONS PRATIQUES
Only Bleeding
Fred Stucin
Textes François Cheval
24 × 19 cm
ISBN : 978-2-36744-128-3
https://www.becair.com/produit/only-bleeding/

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