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Aurélie Voltz qui a dû se soumettre comme beaucoup de ses confrères à des modifications de calendrier s’estime chanceuse de n’a pas avoir dû annuler certains projets. Elle attend avec impatience de dévoiler l’exposition majeure consacrée à Robert Morris à la réouverture du musée. Elle reste positive sur l’impact profond et durable de cette crise quant aux attentes et mécanismes du monde de l’art, revendiquant un temps plus long.

Son choix d’une œuvre emblématique de la période que nous traversons, s’est porté sur l’artiste hongkongaise Firenze Lai, peu connue encore en France et d’une grande portée sociale et politique à laquelle le musée consacre une exposition majeure.

Quelle œuvre dans les collections du musée ou vos expositions, traite le mieux selon vous, de la situation que nous vivons ?

Mon choix s’est porté assez spontanément sur Firenze Lai et l’œuvre « The Promised Land ». Cette œuvre figure en bonne place dans notre exposition dédiée à l’artiste « L’équilibre des blancs », que nous avons été amenés à prolonger jusqu’au 30 août. Elle fait face au visiteur lorsque l’on rentre dans la 2de salle et bien que lointaine, est extrêmement présente. On y voit deux personnages sur un fond sombre et neutre qui sont dans un moment de coercition collective, l’un contre l’autre mais sujets au repli intérieur, dans une forme de résistance. Le visage du personnage à l’arrière est disproportionné, donnant une idée de l’effet fort désagréable, démultiplié, de son souffle dans la nuque de son voisin. Cette situation pourrait tout à fait être la nôtre lors de moments de proximité imposés, dans les transports en commun ou le temps d’un voyage. Une situation d’emprise inévitable qui demande un ajustement personnel épuisant. Cette œuvre représente d’une part, une situation assez caractéristique des personnages de Firenze Lai qui parlent de cette distanciation forte entre des personnages que l’on rencontre de manière fortuite dans les espaces publics, (sur le quai d’un métro, dans un couloir, dans un wagon ou même dans la rue), Hong Kong étant une ville très dense en matière de flux de personnes et même d’architecture avec peu d’espace public à partager. Et d’autre part, des situations que nous allons probablement vivre dans l’après confinement. A quelle distance devrons-nous nous placer alors par rapport aux personnes de notre entourage ? C’est selon moi un travail qui résonne beaucoup avec ce que nous vivons actuellement. De plus l’artiste se base sur des recherches autour de cette notion de distanciation entre les personnes différente selon les cultures comme dans certains pays où le fait même de se toucher n’est pas problématique, notamment en Chine, alors que dans d’autres comme au Japon ou les pays nordiques, l’idée même de se frôler est absolument impensable. Firenze Lai a même trouvé un certain nombre de réglementations sur les distances sociales d’un pays à l’autre qui sont parfaitement légiférées.

Cette œuvre renvoie aussi à des questionnements autour de notre façon de communiquer à des distances qui sont imposées d’une personne à l’autre, que l’on soit dans un musée ou un même espace public, la part non verbale prenant le dessus. C’est ce que l’artiste suggère en termes de communication implicite à travers les regards, les corps qui interagissent avec parfois l’impression que l’on se comprend alors que c’est tout le contraire. Une part de mental qui nous échappe et est sous-jacente à cette question de l’implicite.

Comment avez-vous découvert cette artiste ?

Je l’ai découverte grâce à l’une de ses peintures qui décrivait déjà cette notion de distanciation à travers 2 personnages assis dans un bus et dont les genoux se touchent à peine ou se frôlent alors qu’ils effectuent un long voyage. On notait leur malaise alors qu’ils cherchaient à maintenir leur quant à soi, leur intégrité malgré tout. Ce tableau m’avait déjà interpellé dans cette façon de communiquer à travers les corps lors de ma visite d’une foire à Bâle en 2014 il me semble, sur le stand de la galerie Vitamin Creative Space qui représente l’artiste. La plupart des tableaux de l’artiste dégagent une charge humaine, corporelle et émotionnelle très forte, par rapport à ce qui se joue habituellement en art contemporain où l’on reste toujours dans une forme de représentation très expressive avec des personnages très identifiables et cela détonnait avec ce que j’avais pu voir dans cette foire jusqu’alors. J’ai pu ainsi m’intéresser de plus près à l’artiste, consulter un certain nombre de publications, discuter avec les galeristes et engager un vrai échange avec l’artiste qui se concrétise en 2019 par cette exposition. Au fil de ces années j’ai pu mesurer à quel point c’était le bon moment de donner à l’artiste cette opportunité d’une première exposition personnelle en France et en Europe, son travail ayant été peu montré, hormis à la Biennale de Venise en 2017 mais de façon assez confidentielle. Si la démarche de l’artiste a une résonnance forte actuellement, l question du politique la traverse puisque l’artiste vit intensément les évènements à Hong Kong depuis toutes ces manifestations de révolte. Elle est une citoyenne engagée autour de cette problématique politique du corps, à savoir comment on s’engage dans une vie sociale avec son corps, comment on revendique avec son corps, comment on défile, comment on forme une chaîne humaine, on s’allonge sur le sol…

A quel horizon pensez-vous pouvoir rouvrir le musée et avec quels aménagements ?

Nous avons décidé de prolonger deux expositions cet été : Firenze Lai et Alexandre Léger qui iront jusqu’au 30 août. Pour l’exposition de Robert Morris qui devait ouvrir le 5 juin, elle sera visible au moment de la réouverture du musée, au plus tard au 15 juillet. Cette exposition a une grande importance pour nous et nous souhaitons lui donner toute sa place. Elle a reçu le Label d’intérêt national et a été conçue avec l’aide de la Terra Foundation , en coproduction avec le Mudam du Luxembourg. Elle couvre toutes les premières années du sculpteur ce qui est tout à fait inédit. De plus, elle s’inscrit dans une histoire forte et longue avec l’artiste américain qui avait eu en France sa toute première exposition personnelle à Saint-Etienne en France en 1974. Nous allons donc prolonger l’exposition jusqu’au 1 er novembre, ayant réussi à obtenir la plupart des accords de prolongation de nos prêts. Même si notre planning comme pour beaucoup a été totalement chamboulé, nous n’avons pas eu besoin d’annuler un de projet, tout va se tenir avec quelques aménagements dans le temps. Nous sommes très contents que cela puisse s’organiser ainsi.

Quelle empreinte durable va laisser selon cette crise sur le fonctionnement et les mécanismes du monde de l’art ?

Je ne peux évidemment pas me prononcer pour l’ensemble de la communauté des acteurs de l’art contemporain mais je remarque au fil de mes échanges avec un certains artistes et galeristes, qui se trouvent eux-mêmes entrainés dans une sorte de cadence infernale pour répondre à toutes les foires, expositions, Biennales, voire demandes de certains collectionneurs, que ce temps d’arrêt va être sans doute profitable pour se poser un certain nombre de questions. Voir si l’on ne peut pas travailler autrement, penser autrement, valoriser les artistes autrement. J’entreprends ce travail depuis un moment et je fais en sorte de pouvoir convaincre aussi les collectivités de trouver un rythme plus raisonnable sur la construction de nos projets. Les choses évoluent avec du temps et de la patience mais il faut poursuivre dans cette voie parce les budgets des collectivités ne sont pas extensibles indéfiniment et seront soumis certainement à une révision sur les années à venir au regard de cette crise. Je reste néanmoins confiante face à de nombreux projets qui peuvent exister dans un temps long et au fond le public, en tous cas le nôtre, n’est pas forcément en attente d’une programmation renouvelée aussi souvent que l’on peut le croire. C’est un public qui a besoin de temps pour venir voir nos expositions, revenir, emmener des membres de leur famille, y découvrir les performances conférences, lectures, projections, rencontres avec les artistes attachés à chaque projet. C’est à partir de ces axes de réflexion et de recherche que nous devrons poursuivre nos efforts.

INFOS PRATIQUES :
Firenze Lai, l’équilibre des blancs :
Découvrir l’exposition en visite confinée (3 , 30 mn de lecture)
Alexandre Léger, Hélas, rien ne dure jamais
Jusqu’au 30 août 2020
Robert Morris, The perceiving body
à partir du 15 juillet 2020 (sous réserve)
Musée d’art moderne et contemporain Saint-Etienne Métropole
Rue Fernand Léger
42270 Saint-Priest-en-Jarez
https://mamc.saint-etienne.fr/

A LIRE :
Rencontre avec Aurélie Voltz, directrice du Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne
Rencontre avec Aurélie Voltz, directrice du musée d’art moderne et contemporain de Saint Etienne Métropole (MAMC+)

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