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Pierre-Elie de Pibrac, photographe français, travaille sur un nouveau projet « Exil », nous lui avons proposé de suivre l’évolution de son expérience. Depuis le Japon, chaque mois, il partagera avec nous ce work in progress à la manière d’un journal de bord… Après les trois premiers chapitres, il nous livre son troisième volet à destination de Fukushima, qui reste depuis la catastrophe nucléaire, un traumatisme fort pour la population japonaise.

Konnichiwa,
« Corona, n’y allez pas » ; cette phrase, je l’entends à chaque fois. Cependant, il faut continuer, il faut y aller, il faut espérer. J’avance masqué, je respecte les distances de sécurité, je suis civilisé. L’état d’urgence est déclaré, le confinement est recommandé mais non forcé. Certains rendez-vous n’ont pas été annulés. Alors oui, il faut y aller avant que le pays soit totalement « paralysé ».

Je pars, direction Tokyo puis Kōriyama où je loue une voiture. Accompagné par Yuki, ma deuxième assistante avec qui je travaillais depuis Paris et qui est arrivée au Japon avant la fermeture des frontières, nous partons en direction de Fukushima.

Si les catastrophes naturelles ponctuent, depuis toujours, le destin de cette île, le mot Fukushima évoque à lui seul une succession de cataclysmes. Après avoir fait la une de tous les médias du monde il y a 9 ans, Fukushima raisonne tragiquement dans nos mémoires et reste un traumatisme fort pour la population japonaise.

Fukushima, c’est 4 dates : les 11, 12, 14 et 15 mars 2011 ; un tremblement de terre de magnitude 9 ; un tsunami avec des vagues allant jusqu’à plus de 20m de hauteur dévastant les côtes japonaises ; 3 explosions successives de la centrale nucléaire ; plus de 22 000 morts ; 2569 portés disparus et l’évacuation de plus de 470 000 habitants (plus de 50 000 personnes résident toujours hors de chez elles dont plusieurs milliers dans des bâtiments préfabriqués temporaires). Aujourd’hui encore, ce sombre bilan continue de s’alourdir.

Nous sommes accueillis par Takuya san, un jeune homme de 33 ans toujours très traumatisé par ce qui lui est arrivé ce 11 mars 2011. Il souffre de dystonie neurovégétative et n’arrive pas à se remettre du sentiment d’abandon qu’il a ressenti suite au drame. Comme un besoin de se libérer ou de nous préparer, Takuya san s’est confié tout au long de la nuit. Une fois l’aube venue, nous partîmes tous les 3 sur la route de la centrale de Fukushima-Daiichi, un compteur Geiger autour du cou. Après 1h30 de route, nous entrâmes dans la zone contaminée. On y croisa quelques voitures mais surtout des camions. Le paysage aux alentours est étrange. D’énormes sacs noirs remplis de terre contaminée jonchent le sol sur des centaines d’hectares mêlés à quelques maisons vides récemment rénovées et à de nombreux cimetières flambant neufs.
Les travaux de décontamination se poursuivent. L’Etat a mis en place il y a plusieurs mois une campagne de repeuplement de la région, région dont les survivants ont été contraints à l’exil il y a 9 ans.

Le soir tombant, Takuya san nous aida à trouver une petite auberge où dormir dans la ville de Namie, située à quelques kilomètres de la centrale, avant de repartir chez lui. Cette ville a été extrêmement touchée par les catastrophes naturelles et nucléaires de mars 2011. Considérée pendant longtemps comme faisant partie de la no-go zone de Fukushima, j’étais, au départ, assez hostile à l’idée d’y passer plusieurs nuits. Mais Geiger, mon fidèle acolyte à qui j’octroyais toute ma confiance, ne s’affolait guère : 0,21 mSv/heure (dans une zone « normale », le compteur oscille généralement entre 0,08 et 0,11 mSv / heure). J’étais donc relativement serein, d’autant plus que Geiger avait dépassé à plusieurs reprises les 2,5 mSv / heure durant la journée.

La mairie de la ville fourmille de fonctionnaires concentrés à travailler sur la reconstruction de la ville. Mais le soir venu, tous rentrent chez eux à plusieurs kilomètres de Namie. Moins de 3% de la population est revenue vivre dans les villes limitrophes à la centrale de Fukushima- Daiichi. Il s’agit essentiellement de personnes âgées qui n’ont plus rien à construire ailleurs et préfèrent passer leurs dernières années là où elles ont grandi et vécu.

A l’exception de quelques restaurants peuplés d’ouvriers chargés de reconstruire la ville ou de décontaminer la région et un supermarché AEON qui était notre camp de base avec Yuki, il n’y a rien à Namie. Mais de cette absence humaine surgit parfois l’espoir d’une reconstruction.

Il a été très difficile de rentrer en contact avec les rares habitants de la ville. Nous ne croisions que des ouvriers œuvrant à la réhabilitation de la centrale et de la zone où les retombées radioactives sont encore très importantes. Sur le chantier de la centrale de Fukushima-Daiichi, 7 000 personnes y travaillent.
Nous sommes parvenus à nous approcher à moins de 50 mètres de la centrale. Stoppés net dans notre élan par la police, nous fîmes demi tour.

De retour à l’intérieur des terres, je sortis mon matériel pour photographier certaines maisons et commerces encore totalement délabrés, aux vitres brisées, aux façades fissurées, aux toits écroulés et aux objets rouillés abandonnés précipitamment et éparpillés sur un sol défoncé. Sur cette terre ayant forcé à l’exil, la nature reprend ses droits et les mauvaises herbes poussent. Ces photos posent le contexte pour les portraits et mises en scène à venir. Ces vestiges, encore bien présents malgré la reconstruction de maisons neuves aux allures fantomatiques, nous rappellent que sur le littoral, les plaies ne sont pas refermées.

A quelques kilomètres de la centrale de Fukushima-Daiichi se trouvent également les villes de Futaba et de Tomioka avec une unique route nationale pour y accéder. D’immenses camions se croisent sur des dizaines de kilomètres et traversent des zones extrêmement radioactives interdites et barrées au public par de longues grilles. Derrière ces grilles, des hommes sans protection passent des jours et des nuits à surveiller les entrées tout en travaillant à la décontamination du lieu. Je n’ai malheureusement pas pu entrer en contact avec eux mais un habitant de la ville de Futaba m’a dit qu’ils s’agissaient majoritairement de chômeurs à qui l’on avait proposé un salaire juteux.

Les gares de Namie, Futaba et Tomioka ont été réouvertes quelques mois avant mon arrivée. Ce fut un événement très suivi par les médias japonais qui étaient présents en grand nombre pour célébrer ce symbole de renouveau. Mais quelques heures après l’inauguration, les rues neuves et propres étaient de nouveau désertes et silencieuses face aux immeubles et maisons inhabités. J’avais rendez-vous avec « Two », le dirigeant et créateur de l’association Futaba info. Il nous attendait devant le petit musée de la ville de Tomioka qui raconte le déroulé de la catastrophe de Fukushima mais aussi la manière dont la ville essaye de se relever grâce à la solidarité des habitants.

Cette nouvelle étape du projet me renvoie à une sensation très étrange. Je me trouve dans le calme, au cœur du drame. Les rues sont propres, paisibles, ordonnées, vides. Il y règne une douceur anormale. Je repense à Takuya san, à son traumatisme, à tous ces noyés, aux exilés qui depuis 9 ans n’ont pas pu ou voulu revenir sur ces terres lourdement impactées par cette tragédie. Je pense à cette fuite précipitée, à cet abandon, à la peur ressentie, à leur instinct de survie mais aussi au courage dont ils font preuve.

J’avance dans ces rues, dans ce climat trompeusement placide où l’on tremble. On vibre comme si l’on était à proximité d’une ligne à haute tension. Même si Geiger ne s’affole plus, j’ai l’impression de ressentir les radiations dans cette zone où a eu lieu le plus grand accident nucléaire depuis Tchernobyl.

Cela fait plusieurs jours que je recherche les lieux et la parfaite lumière pour pouvoir réaliser mes compositions et témoigner des confessions recueillies par les quelques victimes que j’ai pu rencontrer et qui ont accepté de participer au projet.

Kurosaka San en fait partie. Elle est revenue vivre à Namie avec ses deux enfants car c’est le seul endroit où ils se sentent chez eux. Leur exil a duré 8 ans. De cet éloignement forcé, elle conserve une profonde amertume envers la population des villes avoisinantes dans lesquelles elle s’était réfugiée avec sa famille. 8 ans de brimades et d’humiliations de la part d’une population refusant de les intégrer. Un sentiment d’abandon, de déracinement et d’errance accompagne la vie d’un grand nombre de victimes. Ces exilés ont fui en laissant tout derrière eux. Beaucoup pensèrent que cette situation ne durerait que quelques jours. Finalement, cela fait 9 ans.

Takanori San fait également partie de ces exilés. Il ne s’est pas encore réinstallé à Namie mais y travaille et considère qu’il est de son devoir de contribuer au renouveau de la région.

Enfin Suzuki San, jeune rescapé de Fukushima, nous a rencontrés dans le gymnase de son école toujours détruite où tout a basculé alors qu’il était en train de faire du sport. Comme ses camarades ce jour-là, il s’en est sorti indemne mais reste profondément marqué par ce tragique événement.

Les japonais ont développé un sang-froid et une endurance exceptionnelle dénuée de tout sentiment de révolte. Ils assument ensemble le malheur lié aux catastrophes naturelles car ils se soumettent à la loi de la nature, à l’inévitable et à leur croyance en l’impermanence.

Je rentre à Kyoto. L’état d’urgence se durcit de nouveau. Je ne sais pas si je pourrai repartir prochainement.

Matane,

Pierre-Elie de Pibrac

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Sur l’auteur :
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Photographie documentaire : La nouvelle génération à la Galerie Le Réverbère

 

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