En septembre dernier, Simon Baker, alors directeur de la Maison Européenne de la Photographie, est licencié. L’un des principaux lieux consacrés à la photographie dans la capitale engage alors, dans l’urgence, un processus de recrutement. En décembre, le nom de la nouvelle directrice de cette institution emblématique, qui s’apprête à célébrer ses 30 ans, est dévoilé : c’est Julie Jones , conservatrice au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou, qui est nommée à la tête de la MEP. Dans cet entretien, elle partage sa vision pour ce lieu qui a marqué la découverte de ses premières expositions photographiques.

Portrait de Julie Jones © Agnès Geoffray

Vous avez été conservatrice au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou. Qu’est-ce qui vous a poussée à poser votre candidature ?

La Maison Européenne de la Photographie compte parmi les lieux majeurs et pionniers dans la reconnaissance et la défense de la photographie contemporaine, non seulement en France mais aussi en Europe. Depuis le milieu des années 90, la MEP s’est imposée comme une institution essentielle et hautement symbolique dans le paysage photographique. C’est donc assez naturellement que j’ai souhaité prendre part à cette aventure en présentant ma candidature.
Dans mon parcours, cette étape représentait également une évolution logique, après un engagement de longue date au Centre Pompidou. Devenir directrice de la MEP est pour moi une manière de poursuivre mon engagement en faveur de la photographie, mais d’une manière différente.

© Quentin Chevrier

Après Jean-Luc Monterosso et Simon Baker, vous êtes la première femme à prendre la direction de la MEP. Quelles sont vos ambitions pour cette institution ?

Mon ambition est de révéler la photographie dans toute sa diversité. Il s’agit de poursuivre la mise en avant des figures majeures de la photographie contemporaine – ces artistes devenus, pour certains, des figures historiques – tout en continuant à faire dialoguer cet héritage avec la scène contemporaine. L’objectif est, en quelque sorte, d’établir une synthèse entre ce qui a été construit depuis les débuts de la MEP jusqu’aux années plus récentes.
Cette ouverture à une scène émergente doit être renforcée par un travail sur les liens intergénérationnels. On ne doit pas considérer les générations comme des blocs imperméables, mais au contraire en révéler la porosité. Je souhaite également continuer à offrir une plateforme de visibilité aux scènes française et européenne, tout en affirmant une ouverture internationale – vers la photographie Nord-américaine, bien sûr, mais aussi vers les scènes extra-occidentales.

En matière de développement, l’enjeu est de renforcer et de multiplier les partenariats, avec la Ville de Paris en premier lieu, mais aussi avec des institutions en région, en Europe et à l’international, afin d’assurer à la MEP un rayonnement à tous les niveaux.

LilKim © Dana Lixenberg (actuellement exposée à la MEP)

Souhaitez-vous conserver la configuration du studio mise en place par votre prédécesseur, qui met en avant la scène émergente ?

La programmation des expositions pour 2026 est déjà bien engagée, donc il y aura peu de changements, à l’exception bien sûr d’événements liés à la célébration des 30 ans de la MEP. En revanche, à partir de 2027, nous allons vraiment repenser l’engagement de la MEP envers la scène émergente, pour mieux l’exposer et la faire comprendre. Le studio reste une vitrine intéressante, mais il pourrait évoluer vers quelque chose de plus impactant, afin de rendre cette scène plus visible et mieux adaptée à certains types d’œuvres réalisées aujourd’hui par de jeunes artistes, qui ont parfois besoin de davantage d’espace. Je pense que la mise en avant de la scène émergente pourrait se faire différemment : elle pourrait investir l’ensemble des espaces de la MEP, à l’occasion d’un festival, par exemple, que j’aimerais mettre en place dans les années à venir.

À partir de septembre et jusqu’en 2027, la France célébrera le Bicentenaire de la photographie. La MEP fêtera également ses 30 ans. Pouvez-vous nous parler de la programmation sous votre direction ?



Pour cette célébration des 30 ans, qui coïncide avec le Bicentenaire de la photographie, il me semble essentiel de montrer à quel point la MEP occupe une position singulière parmi les institutions consacrées à la photographie, notamment à Paris, grâce à ses collections. Depuis sa création en 1996, le fonds photographique de la MEP s’est enrichi de plus de 24 000 œuvres et continue de croître. Ce que l’on sait moins, c’est que la MEP possède également une importante collection de vidéos et de livres photographiques. Nous avons l’une des bibliothèques consacrées à la photographie les plus riches d’Europe. À l’occasion de cet anniversaire, nous mettrons en lumière ces collections et reviendrons sur l’historique de nos expositions fondatrices. De nombreux événements seront également organisés autour de ces expositions. Et bien sûr, il y aura encore de nombreuses surprises que je ne peux pas dévoiler aujourd’hui…

Tupac Shakur, 1993 © Dana Lixenberg (actuellement exposée à la MEP)

Prendre la tête de la MEP, c’est également diriger une équipe d’une trentaine de salariés. Comment envisagez-vous cette partie de vos missions ?

C’est un nouveau défi, mais je peux m’appuyer sur mon expérience au Centre Pompidou qui est une grande institution où chaque département fonctionne avec une certaine autonomie. Au sein du Cabinet de la photographie, j’ai appris à travailler avec une équipe. Pour être performant, il est important de savoir mobiliser les forces et les qualités de chaque membre afin d’orchestrer des projets efficaces pour le public. Ce qui est inédit pour moi à la MEP, c’est le contexte, qui est évidemment différent, mais le travail en équipe reste une pratique que je connais bien et que j’apprécie au quotidien.

Quels sont, selon vous, les plus grands défis pour la MEP dans les années à venir ?

Les plus grands défis résident dans la capacité d’adaptation et de réactivité de la MEP face à ce qu’elle est censée défendre : la photographie contemporaine. Lorsque cette institution a été fondée, dans les années 1990, la photographie contemporaine était très différente de celle qu’elle est aujourd’hui. La photographie est un médium en constante évolution depuis ses origines, et la MEP doit pouvoir s’adapter à ces changements, proposer de nouvelles manières de voir et rester attentive à la création contemporaine tout en montrant l’évolution des photographes sur le long terme. Il s’agit aussi de savoir proposer du sur-mesure pour cette nouvelle photographie, de répondre aux besoins spécifiques des artistes et de leurs œuvres. 
Enfin, il y a le grand enjeu de la formation des publics à l’image : comment fabrique-t-on une image, comment la lit-on ? C’est un point essentiel et c’est une des missions essentielle d’une institution comme la MEP. Il n’est pas juste question de montrer de la photographie, il faut accompagner et former à sa lecture. Ce défi devient encore plus crucial dans un contexte de développement des nouvelles technologies, dont l’intelligence artificielle.

Est-ce un défi pour attirer de nouveaux publics, notamment un public plus jeune ?

Évidemment, c’est un défi pour toutes les institutions : comment attirer de nouveaux publics ? Simon Baker avait déjà amorcé cette ouverture après des jeunes adultes. Mon objectif sera de fidéliser ce public, tout en m’adressant à d’autres publics intéressés par l’image au sens large, dans d’autres secteurs, comme le graphisme par exemple, ou plus largement, l’art contemporain. Je viens d’une institution où l’on encourage le dialogue entre les médiums, et ce sera un des axes que je souhaite développer à travers à une programmation qui va toucher au champ de l’art contemporain et au croisement des disciplines à l’intérieur même des expositions.

© Vincent Leroux

Comment imaginez-vous la MEP dans 10 ans ?

Dans dix ans, j’espère que la MEP sera un lieu encore plus convivial. Je pense que la MEP a aussi besoin d’être autre chose qu’un simple espace d’exposition. Ce bâtiment historique, situé en plein cœur de Paris, a beaucoup de charme, bien qu’il soit parfois difficile pour les expositions, car peu malléable. Mon ambition est d’investir les espaces différemment afin que la MEP devienne un véritable lieu de rassemblement : un endroit où l’on vient non seulement pour les expositions, mais aussi pour apprendre, discuter, lire des livres ou prendre un café. Bref, un lieu d’échange et de vie.

Vous souvenez-vous d’une exposition qui vous a particulièrement marquée à la MEP ?

La MEP a vraiment été un lieu important pour moi. Quand elle a ouvert, j’étais adolescente, et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à m’intéresser sérieusement à la photographie. J’en faisais beaucoup moi-même, et c’est là que j’ai vu mes premières expositions. Il n’y en a donc pas une seule qui m’a marquée, mais plusieurs ! Je pense notamment à celles consacrées à Raymond Depardon, Robert Frank, ou un peu plus tard à Martine Barrat. A l’époque, la MEP était encore l’un des seuls lieux où l’on pouvait voir régulièrement de grandes expositions de photographie à Paris.

ACTUELLEMENT À LA MEP

mer11fev(fev 11)11 h 00 mindim24mai(mai 24)20 h 00 minDana LixenbergAmerican WorksLa Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy 75004 Paris

mer11fev(fev 11)11 h 00 mindim05avr(avr 5)20 h 00 minJoel QuaysonPrix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents 2025La Maison Européenne de la Photographie, 5/7 Rue de Fourcy 75004 Paris

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Ericka Weidmann
Après des études d'Arts Appliqués et de photographie, elle rejoint un magazine en ligne consacré à la photo en tant que directeur artistique, poste qu'elle occupera pendant 10 ans. En 2010, elle s'installe comme DA en indépendant. En parallèle, elle devient responsable éditorial pour Le Journal de la Photographie et c'est en septembre 2013 qu'elle co-fonde le quotidien L’Oeil de la Photographie pour lequel elle est rédactrice en chef jusqu'en septembre 2016 avant de fonder 9 Lives magazine ! Ericka Weidmann est également journaliste pigiste pour d'autres médias.

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