Avec This Will Not End Well, présentée au Grand Palais, Nan Goldin ne signe pas simplement une exposition : elle compose une traversée. Une plongée dans des vies, des corps, des mémoires, où la photographie devient mouvement, où le diaporama se fait film.   « J’ai toujours voulu être cinéaste », confie l’artiste. Ici, elle l’est plus que jamais. Pensée comme la première rétrospective française à embrasser son travail sous l’angle du cinéma, l’exposition rassemble ses œuvres majeures. Autant de fragments d’existence qui, assemblés, dessinent une fresque profondément humaine, traversée par l’amour, la perte, le désir et la survie.

Brian and Nan in Kimono 1983 © Nan Goldin

Une immersion dans un village d’ombres et de lumière

Dès l’entrée, le visiteur est happé. Rideaux noirs, lumière tamisée, silence feutré : l’exposition se vit comme une expérience sensorielle. Les images ne se contemplent pas, elles se traversent. Conçus par l’architecte Hala Wardé, les pavillons forment un véritable village, chaque espace épousant l’œuvre qu’il abrite.

La bande sonore y joue un rôle central. Elle guide, enveloppe, bouleverse. Par moments, on ne sait plus si l’on regarde des images ou si l’on se laisse porter par un souvenir collectif : celui d’un underground des années 1970 à 1990, fait de fêtes, musique, liberté et excès.

Twisting at my birthday party, NYC 1980 © Nan Goldin

Photographier l’amour, documenter une époque

Au cœur de cette rétrospective, The Ballad of Sexual Dependency s’impose comme une œuvre matrice. Ce diaporama, composé de centaines d’images, est un journal intime ouvert au monde. Nan Goldin y capture ses proches — amis, amants, figures de la nuit — avec une tendresse brute. Entre New York, Berlin, Londres ou Provincetown, les scènes de vie s’enchaînent : couples enlacés, visages marqués, instants de joie ou de chute. Les corps s’y dévoilent sans pudeur, mais jamais gratuitement. Tout ici relève d’un geste d’amour, presque d’urgence.

En filigrane, c’est aussi le portrait d’une génération qui se dessine — celle d’avant le sida, puis celle frappée de plein fouet par l’épidémie. Le générique, égrenant les noms des disparu·e·s, agit comme une litanie.

Thomas as a ghost, Boston, 1977 © Nan Goldin

Corps en transe, corps en manque

L’exposition explore également les zones les plus sombres de l’expérience humaine, notamment à travers Memory Lost. Dans ce récit profondément personnel, l’artiste revient sur la dépendance aux opioïdes — la sienne et celle de son entourage. Les images, parfois floues, abîmées, traduisent cette « mémoire perdue » qu’elle évoque. Les corps, bien que fragiles, restent vibrants, habités d’une étrange vitalité.

En miroir, Sirens propose une expérience presque opposée : celle de l’extase. Pour la première fois, Nan Goldin utilise des images qui ne sont pas les siennes, mêlant extraits de films et séquences de rave. Inspirée des figures mythologiques, l’œuvre déploie une silhouette féminine hypnotique, scintillante, presque irréelle : celle de Donyale Luna, première top model noire mondialement connue décédée d’une overdose en 1979. La bande-son immersive plonge le spectateur dans un état de transe, entre fascination et vertige.

Christmas at The Other Side, Boston 1972 © Nan Goldin

Identités, luttes et mémoire collective

Dans The Other Side, l’artiste rend hommage à ses ami·e·s transgenres, photographié·e·s sur plusieurs décennies. Les corps s’y affirment, beaux, puissants, libres. « Je voulais les mettre en couverture de Vogue », disait-elle — comme pour réparer une invisibilisation.

Mais l’œuvre de Nan Goldin est aussi indissociable de son engagement. En 2017, elle fonde P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now), un collectif dénonçant la responsabilité de la famille Sackler dans la crise des opioïdes. Cette lutte se prolonge dans ses œuvres, où l’intime rejoint le politique. Plus récemment, avec Gaza: Notes on a Genocide (2023), elle livre un montage brutal d’images circulant en ligne — témoignage d’un conflit en cours, diffusé en boucle, comme pour refuser l’oubli.

Amanda at the sauna, Hotel Savoy, Berlin 1993 © Nan Goldin

Quand le mythe rencontre l’intime

Avec Stendhal Syndrome, l’artiste s’empare des  Métamorphoses d’Ovide pour tisser un récit contemporain. Narcisse, Diane, Hermaphrodite : les figures mythologiques dialoguent avec des images d’aujourd’hui. Voix off, tableaux classiques, corps modernes — tout se mêle dans une esthétique léchée, presque irréelle. Ici, la beauté devient vertige. Elle submerge, au point de faire vaciller — comme l’évoquait Stendhal face aux œuvres d’art.

Une œuvre hantée par l’absence

Enfin, Sisters, Saints, Sibyls, présentée à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, constitue l’un des moments les plus poignants du parcours. Dédiée à la sœur de l’artiste, disparue après des années de souffrance, l’installation mêle récit personnel et mémoire collective. Le lieu lui-même — ancien espace d’enfermement pour femmes et enfants — résonne avec cette histoire. L’œuvre devient alors un espace de recueillement, mais aussi de réflexion sur la santé mentale, encore largement taboue.

French Chris at the Drive-in, N.J 1979 © Nan Goldin

Le titre de l’exposition, This Will Not End Well, sonne comme une promesse ambigüe. Car, chez Nan Goldin, rien ne se clôt vraiment. Ses œuvres évoluent, se transforment et se réécrivent à l’infini ; sans jamais laisser le spectateur sur sa faim…

INFORMATIONS PRATIQUES

mer18mar(mar 18)11 h 00 mindim21jui(jui 21)19 h 00 minNan GoldinThis Will Not End WellLe Grand Palais, 3, avenue du Général Eisenhower 75008 Paris

Alix Decreux
Diplômée d’un master Lettres & Humanités – Écritures et médias à la Sorbonne Nouvelle, Alix Decreux est rédactrice culturelle depuis l'obtention de son baccalauréat. Forte d'expériences en rédaction, communication et relations presse, elle est aujourd'hui pigiste pour plusieurs médias et écrit sur l’art et les pratiques culturelles contemporaines.

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