A la Maison de la culture du Japon, à Paris, l’exposition Kazuo Kitai, l’éloge du quotidien est la reconstitution d’instants de vie des Japonais sur soixante années, en cent trente images. Grand maître de la photographie, Kazuo Kitai est né en 1944 en Chine, de parents japonais. A vingt ans, il réalise sa première série sur une révolte étudiante contre l’emprise américaine. Son approche est immédiatement immersive, il est parmi les manifestants, Kitai étant lui-même étudiant. Au-delà des mouvements de contestation, il rend compte des coulisses d’événements, et photographie sur plusieurs mois un campus sous barricades, jusqu’au papier toilette en gros plan. 

Contrairement aux photographes de sa génération fascinés par le Japon à l’urbanisme galopant, Kitai se préoccupe des oubliés de l’économie triomphante, et documente la décennie suivante les campagnes qui se dépeuplent. 

Kitai scrute la profonde métamorphose de la société japonaise

Après le traumatisme de la capitulation, le Japon connaît d’importantes mutations en raison d’une croissance économique fulgurante. Kazuo Kitai étudie la photographie mais il est peu assidu. A la Bibliothèque de la Nihon University, il découvre un livre d’Eugène Atget (1857-1927) sur l’effervescence des rues parisiennes, au tournant du XXe siècle. Il est durablement influencé et souhaite « capturer l’existence ordinaire de gens ordinaires, non pas avec un regard de photographe, mais à hauteur de la vie des gens ». 

Kazuo Kitai, Le jour de l’expulsion, série Sanrizuka, Narita (dép. de Chiba), 1971

Sur plusieurs décennies, Kitai scrute la profonde métamorphose de la société japonaise. « Le quotidien, ce n’est pas ennuyeux, au contraire, car il nous permet d’identifier toutes les évolutions subtiles qui ont lieu à chaque époque de la société », explique Satomi Fujimura, commissaire de l’exposition L’éloge du quotidien, à la Maison de la culture du Japon à Paris.

Le parcours est chronologique et débute par les séries consacrées aux rébellions étudiantes. Pour Résistance (1964-1965), Kitai fait ses photographies de l’intérieur des manifestations, proposant des points de vue inédits. Cette expérience est fondatrice et l’engage dans la photographie. Il décide d’auto-éditer un livre principalement autour de cette série. Les images développées à partir d’un négatif abîmé ont des effets de granulosité et une apparence floue, en résonance avec l’atmosphère troublée des soulèvements contestataires : « Je voulais réaliser un livre de photographies ratées, complètement à l’opposé des clichés célèbres qu’on trouvait dans les manuels. » Kitai devance de quatre à cinq années le mouvement Provoke du nom de la revue du même nom publiée entre 1968-1969, qui se caractérise par ce langage brut, flou, et granuleux. Son livre ne se vend pas mais le fait connaître de Takuma Nakahira (1938-2015), il l’introduit auprès de magazines. Kitai fait des reportages notamment en France et en Europe pour des magazines de photographie, en plein essor, dont des exemplaires sont présentés sous vitrines. 

Kazuo Kitai, Unité de résistance des enfants, série Sanrizuka, Narita
(dép. de Chiba), 1970

Dès 1969, Kitai est présent aux côtés des paysans qui luttent contre l’expropriation de leurs terres et la construction de l’aéroport international de Narita. Mais le long combat face à l’Etat est déjà perdu, l’avancée du Japon ultramoderne est inéluctable. Pendant trois ans, Kitai vient régulièrement auprès des familles, découvrant des élans de solidarité et le courage : « A une époque où la grande mode était de photographier Tokyo, l’immense métropole, je me suis intéressé à l’envers de la croissance économique rapide de l’après-guerre à un monde rural laissé à l’abandon. »

Sous l’ampoule rouge de ma chambre noire, j’ai souvent projeté l’image d’un village natal imaginaire »

Kitai porte un regard humaniste, au plus près des gens qu’il photographie. Certaines photos sont enveloppées de fumée, les batailles sont terribles, mais ce qui domine ce sont les travaux des champs, les scènes du quotidien, des portraits. Une des images les plus touchantes est Unité de résistance des enfants (1970). Tenant des piquets avec drapeaux, les visages sont graves. Les enfants ne s’apprêtent pas à défiler à une fête locale, ils supportent des mois d’angoisse, et devront comme leurs parents partir pour une autre vie. 

Kazuo Kitai, Onsen, série Paysages vaguement familiers, Yuzawa (dép. d’Akita), 1970

En 1971, lors d’un assaut des forces de l’ordre, les manifestants avec qui Kitai s’est lié lui demandent de se protéger car il vient de devenir père, et de se cacher dans un tunnel. Ses prises de vues de l’intérieur des tranchées constituent un scoop. Les photos sont publiées dans de nombreux magazines, c’est en partie sa série Sanrizuka (1969-1972).

Kazuo Kitai, Départ pour le travail, série Funabashi Story, département de Chiba, 1984

Kitai continue à photographier un monde fragilisé sur le point de disparaître – Paysages vaguement familiers (1970-1973), et Vers les villages (1973-1981) qui connaît un immense succès. Il constate l’exode rural, les paysans rejoignent les rangs des manœuvres et deviennent des déracinés, sentiment qu’il semble éprouver : « J’ai la nostalgie d’un lieu d’appartenance où j’aurais pu passer mes premières années et, sous l’ampoule rouge de ma chambre noire, j’ai souvent projeté l’image d’un village natal imaginaire. » 

Dans les habitations, la modernité se faufile avec les téléviseurs. Les clichés de Kitai sont désormais les témoignages d’une période révolue : des femmes prenant le train pour vendre des légumes et des plats préparés, les objets usuels comme une table basse chauffante (kotatsu)… Le thème de l’enfance réapparaît même dans ses séries urbaines des années 1980, avec un effet miroir : « J’ai vu à Shinsekai beaucoup d’enfants qui ressemblaient à l’enfant que j’avais été. » 

Kazuo Kitai, △ jaune de IROHA, série IROHA, 2024 (photo de 1968)

Après un long chemin, l’artiste de quatre-vingts ans parvient à se renouveler, en choisissant de déchirer les tirages de ses premiers clichés sur les soulèvements étudiants. Dans IROHA (2023-2024) – le titre est emprunté aux trois premières lettres de l’ancien alphabet japonais -, Kitai compose de nouvelles œuvres aux tracés peints et colorés. 

– Fatma Alilate

INFORMATIONS PRATIQUES

jeu30avr(avr 30)11 h 00 minsam25jul(jul 25)19 h 00 minKazuo Kitai, l'éloge du quotidienSoixante ans à photographier le JaponLa Maison de la culture du Japon à Paris, 101 bis Quai Branly, 75015 Paris


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mar28avr(avr 28)11 h 30 minsam11jul(jul 11)19 h 00 minKazuo Kitaiiroha — 1, 2, 3 !Galerie Écho 119, 1 rue des Minimes, 75003 Paris


Fatma Alilate
Fatma Alilate est chroniqueuse de 9 Lives magazine.

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