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Partager Partager Pour sa deuxième carte blanche, notre invitée de la semaine, Frédérique Founès, co-fondatrice de l’agence Signatures, présidente du CLAP et directrice artistique du Moulin Blanchard, pose un regard lucide et sans concession sur le quotidien des agences d’auteur. Entre consanguinité du milieu, érosion des droits d’auteur, concurrence déloyale et pression croissante de l’intelligence artificielle, elle décrit un écosystème fragilisé où la gratuité s’est insidieusement imposée comme une norme. Un véritable manifeste pour la défense d’un secteur qui brûle encore de passion… mais pour combien de temps. Faute de terme plus juste, le « B2B », bien que nous ne travaillions pas uniquement avec des entreprises, mais aussi avec des institutions, des associations ou des collectivités, ou encore ce que l’on pourrait appeler une « économie de structure à structure », caractérise une partie de l’activité de l’agence Signatures, en dehors de la vente de tirages aux particuliers. L’expression appliquée au domaine de l’image évoque un vocabulaire de gestion éloigné de l’information et de la création. Vous me pardonnerez, je n’ai pas trouvé de manière plus claire de décrire ce système fait, entre autres, de cessions de droits, de commandes et de rapports de dépendance entre vendeurs et clients. À cette dépendance s’ajoutent le cercle restreint des acquéreurs et la consanguinité du milieu de la photographie. Tout le monde se connaît, se croise, travaille ensemble ou a travaillé ensemble un jour. Nos relations commerciales s’inscrivent dans un écosystème qui s’est appauvri avec la chute des ventes de la presse papier et la fuite des annonceurs vers Internet et les réseaux sociaux depuis plusieurs années. Dans ce milieu, les relations ne sont jamais neutres. Elles se construisent sur des équilibres fragiles où se confondent relations professionnelles et amicales, fidélités et infidélités, dans la durée, avec parfois une dimension presque clanique et sociale. Les tensions ne se disent pas. Les désaccords se contournent. Tout circule dans une économie assez restreinte, si on la compare, par exemple, à celle du cinéma. Ce huis clos professionnel oblige à la diplomatie, parfois même à une certaine forme de soumission. Les agences défendent les revenus des auteurs, leurs convictions et leurs projets, tout en essayant de préserver des relations clients dont dépend aussi l’équilibre économique et parfois la survie même des structures. Là où les choses se compliquent encore, c’est que nous gérons et cédons des droits d’auteur ou des prestations intellectuelles, par nature des valeurs immatérielles. Or ces valeurs sont de plus en plus menacées et dévalorisées. Elles ont d’abord été fragilisées, dans le secteur de la presse, par la concurrence des agences filaires vendant des photographies au mégaoctet, par les flux continus d’images issues des smartphones et par les plateformes commercialisant des photographies d’amateurs et enfin par l’aspirateur industriel Getty Images qui avale tous le marché français sur son passage. Désormais, c’est aussi l’intelligence artificielle qui creuse nos ressources, puise dans notre imaginaire, nos recherches et nos contenus pour nous revendre ensuite le fruit de notre travail, dont elle s’est gavée, à toutes sortes d’acteurs. Il y aura, je l’espère, un temps de redistribution, amorcé pour les photographes par des fonds versés aux organismes de gestion collective qui échappent aux agences, les OGC étant des sociétés dédiées aux auteurs. La position des agences d’auteurs demeure floue. Productrices et diffuseuses de reportages et de séries photographiques, de contenus dont les IA sont avides, garantes d’un patrimoine photographique, elles ne sont ni considérées comme des agences de presse, ni reconnues comme des acteurs culturels soutenus. Elles ne bénéficient ni d’une redistribution provenant des GAFAM, ni de véritables soutiens publics de fonctionnement. Je préside le CLAP, une association qui regroupe les agences Modds, MYOP, Tendance Floue, VU’ et Signatures. Nous défendons la photographie produite sur le territoire et les droits d’auteur. Nous produisons des rapports sur l’état de la profession, participons à des débats sur l’économie de la photographie et essayons de sensibiliser le public ainsi que les professionnels à ces problématiques. Nous échangeons aussi beaucoup entre agences sur les comportements de nos clients, dont la plupart sont justes et défendent auteurs et agences. Pourtant, nous ne cessons d’être confrontés à des demandes d’utilisation abusives de nos fonds, à des refus de devis parce qu’un photographe ou une structure aura proposé un montant quatre ou cinq fois inférieur au nôtre, alors même que nos tarifs correspondent aux usages et à des prix raisonnables. Ainsi, certains acceptent de réaliser vingt reportages sur des sites dispersés partout en France pour 5 000 € TTC, frais inclus, cassant le marché. Des clients institutionnels, supposés montrer l’exemple, tentent de négocier des gratuités pour des expositions, malgré les recommandations du ministère de la Culture, des insertions dans la presse, des catalogues ou des affiches. Certaines bourses, peu dotées, demandent aux photographes de produire des séries et des tirages d’exposition encadrés qui devront être offerts aux collections des commanditaires. Cela peut aller jusqu’à des entreprises fortunées réclamant des prix imbattables, voire la gratuité d’images d’archives pour des opérations de communication sous prétexte de visibilité : « Donnez-nous les photos et nous mentionnerons vos crédits, c’est une belle promotion pour le photographe et l’agence », alors même que cette mention est une obligation légale. L’omerta, elle, fonctionne très bien. Je ne vous donnerai évidemment pas le nom de ces clients 😇. Alors on fait le dos rond. On négocie. On se fait parfois reprocher, par des photographes inquiets, de leur faire perdre une opportunité de visibilité en refusant la gratuité. Dans ce cas, nous les laissons décider en essayant de les rassurer et de faire de la pédagogie. La logique de gratuité s’immisce partout dans le secteur de la photographie. Agents, commissaires d’exposition, iconographes la subissent également. Jurys, lectures de portfolios mobilisant un week-end entier, interventions publiques, participation à des groupes de réflexion sans rémunération sont pléthore. Accepter de ne pas être payé finit par devenir un engagement bénévole consenti sous contrainte. Le bénévolat devrait être réservé aux associations dont les contraintes budgétaires sont entendables. Alors pourquoi acceptons-nous la gratuité ? Par peur de ne plus être rappelés, d’être écartés ou boycottés ? Est-ce cette peur qui nous fait oublier qu’au-delà de la valeur vénale de l’argent, sa valeur symbolique engage aussi notre image ? Nous avons la chance d’exercer des « métiers passion ». Cela suppose le feu sacré. Mais faute de bois pour alimenter le foyer, même les passions peuvent finir par s’éteindre. 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