Pour sa deuxième carte blanche, notre invité de la semaine, le photographe Pierre de Vallombreuse, a choisi de rendre hommage à la collection Terre humaine. Dans son portrait chinois, Pierre nous disait ne pas pouvoir vivre sans les livres, qui tiennent une place centrale dans sa vie. Il partage avec nous la collection Terre humaine, parue au milieu des années 1950. Il rend un hommage particulier à un chef-d’œuvre de cette collection publié en 1935 « Louons maintenant les grands hommes », un reportage consacré à trois familles de métayers de l’Alabama, avec les photographies de Walker Evans et les textes de James Agee.

Le livre tient une place centrale dans ma vie, comme mes amis les Hommes des Rochers de Palawan aux Philippines. Là-bas Je sais que « professionnellement », je dois photographier mais mes nuits ici ont une saveur rare. Elles sont sacrées. Elles commencent vers 19 heures quand je rentre sous ma tente moustiquaire, hermétique à toute visite de serpents et autres scorpions. À gauche mon sac photo, deux torches puissantes et une machette. À droite ma bibliothèque de voyage, mon bien le plus précieux avec mes appareils photo. Une quinzaine de livres, mes compagnons intimes. Je plonge alors avec jouissance dans la lecture, parfois tard dans la nuit. Le nirvana. Un vent frais délicieux vient me caresser pendant que mon esprit vogue à travers les pages. Je ne lis jamais aussi bien qu’en voyageant. J’en arrive à croire que je suis devenu photographe pour lire en paix. Puis je m’endors dans la fraicheur de la nuit. Réveil avec les premières lueurs de l’aube. Ici ma vie est une épure : la journée mon corps soumis aux reliefs abrupts est intensément sollicité, je respire le grand air, je crée en photographiant, j’échange avec des gens aimés et le soir, je lis et jusque récemment, je dormais d’un sommeil réparateur. Aujourd’hui La Vallée cernée, en danger, ne me protège plus. Des cauchemars se faufilent dans mes nuits..

Les esprits des Feuilles Jaunes

C’est dans la Vallée que j’ai lu quelques chefs d’œuvres de la collection Terre humaine (Les Iks de Colins Turnbul,…). Collection majeure, découverte pendant mes études aux Arts Déco de Paris, avec Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss, Les Immémoriaux de Victor Segalen, Chronique des indiens guayaki de Pierre Clastres, une invitation à découvrir le monde et notre humanité, qui me faisait rêver à une vie de voyageur témoin. Dans les éditons grand format. chaque texte est souvent accompagné de nombreuses photographies.

Terre humaine créé en 1954, par le géographe et ethnologue Jean Malaurie, mêle anthropologie et littérature. Malaurie a voulu donner la parole aux minorités, aux « populations de culture orale, dont la parole est confisquée », faire une place au récit à la première personne, « sans souci de classe, de discipline et de clocher ». « J’ai voulu casser la barrière entre ceux qui savent et les autres, rendre le bonheur de comprendre accessible à tous. Et rétablir cette part de sensibilité première, cette vérité du « je » et de l’intime si méprisée de nos savants au nom de l’objectivité scientifique. »

« Je ne veux pas que l’Histoire soit une addition de ghettos, mais de rencontres. » Et, dans cet esprit, il a ouvert sa collection à des ouvrages d’explorateurs et d’ethnologues, à des témoignages des milieux paysans et ouvriers, à des livres de combat ou d’indignation.

Louons maintenant les grands hommes

Parmi ces titres il y en a un chef d’œuvre qui donne une grande part à la photographie : Louons maintenant les grands hommes, de James Agee et Walker Evans.
Un reportage de six semaines chez trois familles de métayers de l’Alabama, écrit en 1936 par un journaliste et cinéaste de 27 ans. Un texte magnifique illustré par des photographies historiques de Walker Evans.

Jamais un pays, une condition de classe, une très banale vie quotidienne de paysans n’ont été pareillement décrits. Cette minutie dans le détail, ne rien laisser dans l’ombre – objets, corps, paroles, pensées cachées – déroutent, bouleversent et convainquent. Les photographies radicales de Walker Evans ont influencé des générations de photographes

La Rédaction
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