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Sortie du Previously on Hans Lucas #15

Temps de lecture : 8 minutes et 13 secondes

« Previously on hans lucas » est une publication mensuelle, vous y trouverez un assemblage hétéroclite de photographies ou vidéos commentées par leur auteur. Cette édition de POHL a été parrainée par Bénédicte Kurzen.

En quelques heures, nous avons fait glissé nos yeux sur des horizons, des couleurs, des formes et des idées pour créer collectivement un conte, une histoire imaginaire avec des photos d’histoires vraies. Nous avons cherché une harmonie avec des sons dissonants.

Car ne nous y trompons pas, ce petit jeu est un simulacre d’editing, un petit poème fait de bric et de broc car chaque photo est en réalité une porte ouverte vers les dizaines de mondes que chaque photographe a explorés. C’est un simulacre car nous savons que ces photos n’ont d’autre lien que celui que nous leur avons assigné. Leur connexion est une fiction.

Editer un travail au contraire est un tissage du réel photographique. C’est un travail vrai dans ce qu’il tient de l’intérieur, de l’intime. C’est la seule chance que nous ayons d’avoir un face à face avec les images que nous produisons, d’en découdre, « there will be blood on the floor tonight » et d’aligner nos intentions et des images. C’est une succession de décisions qui dépassent de loin le « faire » des photos. Tout le monde fait et tout le monde est « là ».

L’installation d’Erik Kessels à Foam était une parfaite mise en forme de ce flux. Les visiteurs pouvaient plonger dans une montagne de photographies imprimées, littéralement. Il nous faut donc protéger et entretenir cet exercice d’éthique et dégager une certaine brutalité à l’encontre de notre travail. C’est le contrepied du flux, et l’un outils les plus puissants pour créer les plus grandes oeuvres photographiques. Editer est ce qui nous permet de nous rêver.
– Bénédicte Kurzen

Mylène Zizzo

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« J’ai photographié Nana alors qu’elle avait 15 ans et était déjà maman. Les séquelles du Noma (une sorte de gangrène détruisant rapidement le visage d’enfants en situation de malnutrition sévère et de mauvaise hygiène bucco-dentaire) se mêlent aux tatouages de son joli visage . Après avoir été opérée, elle va vite pouvoir retrouver son fils et leur quotidien. Nana m’ a touchée car elle a aidé plein d’enfants en souffrance en mettant la sienne de côté pendant toute la durée de notre mission humanitaire au Burkina-Faso. Je ne l’ai jamais vu pleurer. Sa force apparaît dans ce portrait. »

Pablo Chignard

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Le doute

« Nous sommes en 2009 dans le Puy-de-Dôme, voilà quatre ans que je photographie un jeune paysan qui a repris la ferme de son père. Il vient de s’associer avec Marco, un de ses amis, ici sur l’image. Quelques années plus tard je retiens l’expression de son doute et les contraintes du métier : « j’espère être paysan le restant de ma vie mais je ne sais pas ce qui peut se passer. Si ça se trouve dans 10 ans je ne serai plus paysan, je ne sais pas ».

Axelle de Russé

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« Élodie est la première jeune femme que j’ai rencontrée lorsque j’ai commencé mon reportage sur les violences sexuelles dans l’armée française. Nous nous sommes retrouvées dans l’obscurité de l’arrière d’un bistrot. Au fil des mots, des larmes, le récit de son viol. Après l’armée, sa vie est devenue un long et douloureux pèlerinage.  Anéantie, seule, elle a vogué de foyers en maisons de repos pendant  de longs mois.   À chaque étape, elle m’envoyait un texto. Ce jour là, je la retrouve dans un institut psychiatrique du Nord de Paris. Elle me fait visiter l’établissement mais, trop faible, sous l’emprise de médicaments, elle s’allonge et m’oublie complètement. J’attends un peu et, au moment de partir, je la photographie gisant dans sa petite chambre blanche. »

Julien Coquentin

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Saisons noires – Les mains

« Au fil du temps, sa peau était devenue comme une étoffe légère et fragile toujours un peu fripée. Sa mémoire, un vêtement rongé par les mites. Sur ses avant-bras, de petits hématomes qu’elle dissimulait en tirant agacée sur son chemisier. Elle disait qu’elle aurait voulu écrire un peu de sa vie, mais son écriture hélas lui livrait bataille, son trait s’échappait parfois comme un imprévisible vol d’étourneaux. J’ai photographié ses mains en 2008, quelques mois seulement avant qu’elle ne se décide à plier bagages. Cette image ouvre mon dernier livre, je suis sûr qu’elle aurait aimé le clin d’œil.»

Karen Paulina Biswell

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« Carolina, la déesse imparfaite. »

Stephan Zaubitzer

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« Cette photographie est issue de la série Kopfs réalisée pendant la nuit blanche d’Amiens en 2008. Les joueurs de jeu vidéo étaient installés dans le club d’aviron et chaque photographie était retransmise en direct sur trois grands écrans verticaux placés en bord de la Somme. Les visages des joueurs, éclairés seulement par l’écran de l’ordinateur, se reflétaient aussi dans l’eau de la rivière. Ici, le joueur semble comme aspiré par l’écran : il s’agit pour lui de survivre et de tuer l’adversaire. Celui qui n’était qu’un ado l’instant auparavant devient d’un seul coup un guerrier prêt à tout. »

Anaïs Pachabézian

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Voyage immobile

« En décembre 2003, cela fait presque un an que je vis au Mali. Je me rends dans la région de Kayes pour la première fois en prenant le train reliant Bamako à Dakar. J’ai pris cette photographie alors que le train qui a quitté Bamako la veille, s’est arrêté. Une escale impromptue qui se prolonge plusieurs heures. Comme moi, la plupart des voyageurs sont sortis pour prendre l’air et tromper l’attente. Tout comme cet homme entre deux wagons qui se protège du soleil zénithal. »

Yves Salaün

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« Jungle de Calais, juillet 2016. Après que la partie Nord fut évacuée au printemps, on commençait déjà à parler de la fermeture définitive de la Jungle. Je revenais dans l’ancienne partie du camp. De cette zone, il ne restait que cette langue minérale blanche traversant une terre déjà fleurie. Et au milieu de cette route, un vêtement d’enfant, pétrifié, presque effacé sur des cailloux aux teintes de fer et de cendres. Le silence de l’abandon planait sur ce chemin de pierre. Et de cette enveloppe inerte sur laquelle on continuait de marcher, naissait l’image de ces corps oubliés. Je venais de photographier un fantôme…»

9. Jacob Khrist

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« Sans titre »

Arnaud Finistre

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« Après le déjeuner, c’est toujours le même rituel. Chacun s’isole pour se recueillir. C’est l’heure de la prière. Dans la région d’Al Qayyarah, en Irak, une soixantaine de pompiers livrent un combat inégal depuis août 2016 contre les puits de pétrole incendiés par Daesh. Araf fait ce métier avec fierté depuis 25 ans. C’est lui qui dirige les opérations sur le puits n°70. J’aperçois sa silhouette se détacher dans le bleu du ciel. Pour une fois, il n’est pas saturé de fumée noire et toxique. Ce bloc de béton énigmatique devant lequel il s’est installé devient son « autel particulier » pour quelques minutes suspendues. Une certaine sérénité émane de cette scène qui tranche radicalement avec le décor cataclysmique situé derrière moi. »

Céline Gaille

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« Le docteur Gineste était gynécologue-obstétricien dans le Cantal. Après avoir fait sa médecine à Paris, il avait choisi d’exercer dans sa commune d’origine, Ally. Il avait aidé des centaines de femmes à mettre au monde leurs enfants, parfois dans des conditions extrêmement difficiles à partir des années 40. Je le rencontrai pour la première fois en 2013, à son domicile. Je savais que c’était un homme très aimé dans son village et au-delà. Du fait de sa profession, il avait connu de nombreuses familles du coin. Je fus frappée par sa dignité et sa droiture. Malgré son grand-âge et des deuils personnels récents, il tint à se tenir debout. »

Alexandre Liebert POM

Black bazar

« Un théâtre d’apparitions. Une vie de lueurs, d’éclats d’argent et de volutes de fumée. Un mur d’apparence, et par une faille s’engouffre un monde mythique, peuplé d’enfants-rois et de héros fatigués. Un quotidien tissé de sortilèges, une lumière comme une raison d’avancer. Entre foudre et regard sorcier. »

[extraits du texte de Bruno Dubreuil sur les images de Tilby Vattard]

 

Lucie Pastureau

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« Nouvelle Jungle de Calais, avril 2015. Ce reportage pour Le Monde, réalisé avec la journaliste Maryline Baumard, a été le premier pour moi. Et une véritable prise de conscience de ce qui se passait sur place. Je suis revenue bouleversée et animée d’une envie forte de continuer à témoigner. J’ai photographié quatre camps ce jour-là, en train d’être vidés de leurs habitants. Il ne restait plus que quelques hommes en train de rassembler des affaires ou de démonter des cabanes, et tous ces objets qui jonchaient le sol, comme un lendemain de catastrophe. Cette brosse à dents, petit objet de notre confort moderne, prenait tout d’un coup une portée symbolique forte. »

Baptiste de Ville d’Avray

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« À mon arrivée au Maroc il y a 4 ans, j’avais découvert Mehdia, petite ville côtière atypique non loin de Rabat. J’y suis revenu à maintes reprises et à chaque fois, c’était un moment de bonheur photographique. Une lumière à part, une ambiance de Far West, des architectures improbables. Août 2016, j’y retourne une dernière fois avant mon grand départ de ce pays que je photographie depuis 7 ans. C’est l’été, la ville se transforme en grande foire. Avant que les vacanciers s’empilent sur les derniers mètres carrés de plage, je sors pour une ultime visite. La lumière est incroyable, si douce. Les personnages déambulent dans ce happy new world. La journée ne fait que commencer. »

Camille Sonally

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« Cette photo est issue de la série News From Nowhere, réalisée sur l’île de Lanzarote aux Canaries. Elle a été prise dans un parc animalier qui se targuait alors de faire vivre à ses visiteurs une « expérience exotique extrême ». L’employé du parc venait de m’expliquer qu’il nourrissait les reptiles plusieurs fois par jour afin d’assurer le show pour les touristes. Il me précisa par la suite qu’ils n’avaient en réalité besoin que d’un repas hebdomadaire… »

Amandine Besacier

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« Cette photo est tirée de la série Tales of Blue Yesterdays. Adolescente, je regardais beaucoup de séries américaines. J’étais intriguée par ses équipes de pom-pom girls, ces filles parfaites, souriantes épanouies… Mais tout me semblait très faux. Avec cette photo, je joue sur ce cliché et je replace les filles au plus proche d’une certaine réalité. J’ai monté une équipe de pom-pom girls de toutes pièces. J’ai choisi les filles, dont une seule vraie pom-pom girl, puis les uniformes que je voulais rouges. Enfin, la lettre J était un clin d’œil à Jennifer Dickinson, une amie écrivaine de nouvelles pour jeunes adultes, qui m’a beaucoup inspirée et aidée pour la réalisation de cette série. »

Alexis Pazoumian

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Culturisme naturel (projet co-réalisé avec Baptiste Glorion)

« Dès notre première rencontre avec un athlète, nous avons été subjugués par son physique impressionnant. Plus tard, nous avons été très surpris par la difficulté des entraînements, les régimes, et les contraintes que ce sport pouvait exercer sur la vie personnelle. Nous avons d’abord passé une journée à Mantes-la-jolie pour documenter les qualifications de la région Île-de-France. Puis nous sommes partis deux jours durant à Lormont, près de Bordeaux, afin de couvrir la finale du championnat de France. À chaque fois, nous avons été très bien accueillis.»

Brice Portolano POM

Back to the land

« Premier road trip américain. Je rencontre Ben et Katherine, un jeune couple qui produit la quasi-totalité de la nourriture qu’il consomme. Je passe un week-end chez eux alors qu’ils découpent un cochon dans leur cuisine, puis retourne leur rendre visite à plusieurs reprises entre 2013 et 2015. C’est le premier chapitre du projet documentaire No Signal à travers lequel j’ai souhaité documenter le retour de l’homme à la nature. »

Élise Boularan

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« Cette photo fait partie de la série Bémol, que j’ai réalisé à la demande du festival international Fotoseptiembre Usa Safoto (Texas), sur le thème du féminin. Je voulais que mes images cherchent, trouvent les sens, en évitant le beau, le raffiné à tout prix. J’ai demandé à cette femme de poser pour moi et j’étais saisie par l’intensité de ce que pouvait traduire son corps lors de nos échanges.»

Marzio Villa

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« Avec Nicola Bertasi, nous travaillons à la réalisation d’un atlas visuel d’une Europe en train de disparaître, en commençant par les Carpates roumaines. Cette photo, prise à Budesti dans la région de Maramureș, raconte l’inconscient et l’inconnu, un rite païen et le commencement de la puberté sociale. Une tradition aujourd’hui partie intégrante de la religion chrétienne orthodoxe où, lors des mariages, les garçons de 13 ans changent de statut social « en reconnaissant leur virilité en en servant abondamment l’eau de vie des hommes ». Le regard de cet adolescent, que j’ai effacé dans l’ombre, me fascine.»

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Cette publication a été passionnément concoctée par : Bénédicte KurzenJulien BenardPatrick CockpitCharlotte Gonzalez et Antonin Weber.

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Bénédicte Kurzen (née en France en 1980) est une photographe documentaire spécialisée dans les conflits et les changements socio-économiques sur le continent africain. Elle a vécu en Afrique du Sud où elle a exploré les problématiques sociales post-apartheid les plus importantes. En 2011, elle a reçu une bourse du Centre Pulitzer qui lui a permis de produire un travail sur le Nigeria. Ce reportage a été exposé à Visa pour l’image et nominé pour le Visa d’or en 2012. Après être devenue membre à part entière de NOOR, elle s’est installée à Lagos où elle continue son travail sur l’Afrique, avec un accent sur le Nigeria.

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Traduction et relecture : collective
Production : Sophie Knittel

POHL #15 est soutenu et diffusé par 9 lives et LensCulture.com
http://hanslucas.com/mag/previously15/fr

Previously on Hans Lucas est propulsé par Hermès, logiciel développé par le studio Hans Lucas.