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ESTELLE LAGARDE expose deux séries photographiques, « Maison d’arrêt » et « Lundi matin » sous le titre « Libertés Conditionnelles » mois de la photo du Grand Paris à l’espace ANIS GRAS / LE LIEU DE L’AUTRE, Arcueil, du 11 Avril au 5 Mai 2017. Le vernissage s’est tenu le 18 avril dernier en présence du Maire d’Accueil, Christian Métairie et de Francois Hébel, Directeur Artistique du mois de la Photo du Grand Paris.

On se souvient des séries d’Estelle Lagarde, « Dame des songes » 2006, « Contes Sauvages » 2007, « Femmes intérieures », « Hôpital » 2007/2008, »Maison d’arrêt » et « Lundi matin » deux séries exposées à l’Anis Gras-Le Lieu de L’Autre, font suite.

Une même attraction pour les lieux vides en déshérence introduit un univers fantomatique et donne un point de départ aux mises en scène que conduit la photographe, souvent immergée tel un réalisateur de cinéma dans un groupe d’amis, venus poser, selon ses indications, pour écrire un peu du dialogue entre les murs et les corps et s’approcher en grand secret de ce monde imaginaire, balayé par ces héros à peine visibles et pourtant livrés à une action, à un déplacement, à une interrogation, mesure de la scène.

Adepte des huit secondes de pause, le temps de l’obturation photographique, ce temps long permet mouvements, apparitions, disparitions, si bien que le lieu seul est toujours net, avec un personnage central, souvent immobile. Il y a alors place pour un second plan, un second temps, qui se déploie tout autour du personnage central, que ce soit sa propre image ou celle d’une action collective, laissant présager que tout ceci est issu d’une forme de somnambulisme, d’auto-hypnose, d’un rêve éveillé, voire d’une sortie de corps.

Certains ont osé un comparatif au surréalisme, mais le statut des images n’est pas lié directement à l’onirisme ou au hasard objectif. Ce serait plutôt l’expression d’un autre dispositif plus proche plastiquement d’une inspiration romanesque, permettant la projection de l’action inscrite au sein de chaque image et la rendant fuyante par la longue exposition.

Maison d’arrêt

Il existe chez Estelle Lagarde un parti pris inconscient organisateur de ses séries. Une séduction des lieux qui surgit hors du temps précédant leurs destructions. Séduction visuelle et sensible des lieux à l ‘abandon mais encore accordés à ce qu’ils furent. Estelle est avant tout intéressée à s’emparer de ces lieux choisis qu’une sédition a élu comme théâtre de ses possibles, et qu ‘elle investit par une mise en scène soignée, étudiée, avec personnages.

Ainsi en va t il de la maison d’arrêt d’Avignon, fermée depuis quelques années, cadre de la série « Maison d’arrêt » à laquelle s’est ajoutée la meilleure photographie de la Série prise à la prison de Meaux, qui a semblé fasciné la photographe.Estelle Lagarde recompose, par ses poses longues, le jeu de la présence / absence, introduit un différé où les corps se dissolvent par la magie de la photographie. Serait ce la marque appelant au delà du visible les voix chères qui se sont tues, prenant en épissures le prétexte fictionnel pour revenir au songe d’ un champ fertile de l’intime?

Que rejouent ces scènes à la finesse de ton et la picturalité du sens? Se superpose, invisible, une tout autre scène, l’aveu d’un espace intime qui ne cesse de mourir et de renaitre, de fluer aux sources de la volonté et de l’involonté, à la recherche des traces, des preuves du sens avéré du monde. Ces situations offrent à la photographe la possibilité de produire du sens, ce que nous saisissons, la thématique, et ce que nous ressentons l’humour, la légèreté. L’oeuvre se noue et se dénoue…au fil du temps. Les images fluent et s’affirment, s’éclairent, parlent, se lient entre elles, voyagent, se dissolvent, pour renaître, tout en restant ouvertes, malgré tout, autonomes et libres…

Dans « Libertés conditionnelles » les murs ont cette importance des traces laissées par le temps. La prison exhale, magnifiée par les prises de lumière, cette mémoire indicielle du temps d’alors, inimaginables souffrances morales et physiques des détenus évanouis dont il ne reste rien pas même un souvenir. Estelle Lagarde joue en évoquant les lieux et les actions raccords de ses personnages l’illusion du roman. Comment ne pas songer à Hugo, Dumas, Sue, tout un XIX de référence, doublé par la poétique de la libération intérieure de Sade et Genêt, embastillé et relégué, dans le dénuement froid du cachot ou de la cellule, terme à double consonance, lieu physique de l’enfermement et unité matricielle du vivant.

Les prisons d’Estelle Lagarde procèdent du deuxième sens, la scénarisation, sans évoquer le leurre apparent de l’enfermement, offre un retournement fictif de soi dans l’écriture, induit une libération que la mise en photographie développe, parce que le jeu (je) est fils du vent et de l’air.

Les rêveries verlainiennes des fêtes galantes continuent à faire vivre l’émoi photographique, ce chant de la présence des corps, des lieux, eux même soumis à la disparition quant à à leur prochaine rénovation ou destruction; tout est mouvant, la pierre des murs, la vie, la présence et ce jeu de séduction qu’offre le projet photographique. Matrice donc et Femme, par son approche des temporalités et de l’évocation de l’ombre obsédante du couteau dans l’eau…d’un coup de feu qui claque, résurgences du drame, de l’ouverture de la porte qui se ferme, de l’aperçu et du chant silencieux et obscur du monde, comme images obsessionnelles latentes…

Toute fiction obere un langage, signes, sons, images, rythmes, verbes, et signe l’ expérience d’un corps inexpérimenté de ses défaillances,

de ses ruptures, de ses absences, de sa finitude. L’expérience fictionnelle du corps inexpérimenté de l’être parlant n’est donc pas fictive, au sens d’irréelle. Et cette histoire en tant qu’action dans les langues et les langages qui prennent part au réel se fait dans un façonnement — une fictio — qui implique créations et décisions.

Mais il est un thème ici, investi et mis en scène, par autant de « reconstitutions » possibles que l’assemblage du lieu et du jeu des personnages. Il s’étend du lieu théâtral de sa représentation à notre réception. Une opération réussie dans le jeu déréalisant de ces scénettes nous épargne la souffrance compassionnelle du témoin. Nous sommes à distance, témoins objectifs d’un film qui ne nous atteint pas émotionnellement. Estelle Lagarde construit plan par plan un théâtre vital, viral, où une certaine idée des prisons est évoquée, mais à travers le prisme d’une narration différenciée, dans une distance qui prend l’dée ou le concept de l’enfermement à revers, lecture faite à rebours de son histoire personnelle dans une volonté d’éclaircissement, mesure auto biographique, permettant aux regardants, de s’échapper par le haut. Et pourtant quelque chose retombe, retourne à la matière, retrace l’errance, s’enfuit, quand l’angoisse, chassée le jour, revient au creux du doute, aux heures sombres. C’est par ce mouvement, cette expérience partagée assez largement que se jouent les thématiques de l’enfermement et de la fermeture et qu’elles s’en trouvent partagées.

Délit de fuite, la Promenade, Redressement s’inscrivent assez directement dans cet imaginaire de la représentation de l’enfermement et font référence au cinéma de genre,

La veilleuse serait plus fellinienne, Usha , Unité Hospitalière Spécialement Aménagée, est au bord de citer Frankenstein et Quartier de Femme, plus complexe dans sa construction, plus symbolique sur les deux niveaux d’architecture qui forment le plan photographique, où, dans la partie inférieure, sombre, inferno, le spectre de la folie hante les quatre jeunes femmes en quête et en mouvement, venant vers la caméra, perdues, éperdues, étranges, alors qu’en haut, paradisio, la première silhouette dans son mouvement de progression, dynamise le chemin ouvert vers le fond du plan photographique, le souffle lumineux semble absorber la légèreté des trois silhouettes regards tournés vers l’extérieur, appelées de dos ou de trois quart, boticelliennes, évanescentes, vers un ailleurs fait de lumières (et d’amour). Cette photographie est à soi seule une sorte d’adresse qu’Estelle Lagarde s’envoie à elle même parce qu’elle assemble en son sein, cette dichotomie qui opère dans le champ du réel un mouvement ascensionnel, des enfers, la schize, la division de soi, vers paradisio, l’unité conquise, l’harmonie signifiante, le dépassement et la renaissance. Ici se situe un ciel ouvert à la lumière, comme les trois jeunes femmes absorbées par l’ailleurs de leur regard, et inondées de lumière. Cette photographie pourrait très vite devenir sonore, aux bruits de portes, de coups résonnant sur les vitres, aux appels au secours, aux voies hurlantes et désemparées, angoissantes du plan inférieur, succède au plan supérieur de l’image tout chant clair et cristallin, eau courante et chant d’oiseaux, musique religieuse portée par la foi, cantate, musique baroque, éclairant l’âme des soleils neufs et vivifiants…

Ceci dit plus singulièrement qu’Estelle Lagarde se dirige vers une nouvelle voie, moins asymptotique ( Consentir c’est moins constater la nécessité que l’adopter; c’est dire oui à ce qui est déjà déterminé, Le consentement est la marche asymptotique de la liberté vers la nécessité. Ricœur, Philos. de la volonté,1949) , et sans doute plus symbolique, chemin ouvert vers l’épopée que le chant de l’aube porte au delà de la nuit, par l’éblouissement de l’aurore aux doigts de rose.

Sur la couleur: les coloristes, écrit Baudelaire sont des poètes épiques.

EXPOSITION
Les Libertés Conditionnelles
Estelle Lagarde
Dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris
Du 11 avril au 5 mai 2017
• Week-end Intense Diagonale le 29 et 30 avril 2017 
Anis Gras – le Lieu de l’Autre
55 Avenue Laplace
94110 Arcueil
www.estellelagarde.com

A VENIR
DE AMINA LAPIDUM l’âme des pierres
Estelle Lagarde
du 12 mai au 27 août 2017
Monastère royal de Brou
63 Boulevard de Brou
01000 Bourg-en-Bresse

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