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Pantxika De Paepe et Baselitz au nouvel Unterlinden (Colmar)

Temps de lecture : 6 minutes et 1 seconde

Alors que l’évasion photographique-Adolphe Braun en partenariat avec le Stadtmuseum de Munich s’est terminée et a remporté un vif succès, Pantxika De Paepe directrice du musée à l’origine de cette initiative a répondu à nos questions sur les défis muséographiques majeurs relevés par le nouvel Unterlinden, tandis que la commissaire du fascinant Corpus Baselitz, Frédérique Goerig-Hergott conservatrice en chef est revenue sur la genèse d’un tel projet.

1. Quel bilan depuis l’ouverture du nouveau musée il y a un an ? un chantier qui a duré plus de 3 ans pour un budget de 43 millions d’euros
(fréquentation, usages, défis multiples du redéploiement des collections servies par l’architecture Herzog&de Meuron)

PdP Tout n’est pas encore terminé et certaines salles qui ont été impactées par les travaux ne seront prêtes que l’année prochaine, notamment les 1ères salles du Moyen Age. Le circuit du visiteur a du être repensé à travers notre signalétique. Mis à part cette problématique, le retour des visiteurs est très bon. Cette architecture très intuitive a su parfaitement capter l’essence de l’existant, jouer la transparence, faciliter les ouvertures, offrir une échappée vers le cloitre depuis l’entrée.
Pour qui est du parcours des collections tout l’art ancien est dans l’ancien couvent des dominicains relié à l’aile nouvelle par une galerie souterraine qui joue le rôle un d’ espace de transition composé de 3 salles d’exposition dont la première est un rappel de l’histoire du lieu. La petite maison extérieure à la place de l’ancien moulin, geste fort et pas toujours compris des habitants, marque le point d’ancrage du musée dans la ville.
Ce lieu est là pour interpeller car sans cet édifice on ne comprend pas bien l’articulation de la place également réaménagée à l’occasion du chantier.
Je tenais à ce que l’on ne perde pas l’âme de ce musée pour devenir comme cela se passe trop souvent une grande machinerie et les architectes l’ont bien compris.
La société Schongauer qui gère le musée a toujours été attentive à l’art de son temps mais l’art moderne est devenu prépondérant dans les années 1970 avec une vraie politique d’acquisition. La façon dont sont présentées les œuvres d’art moderne avec ces cimaises un peu flottantes renvoie au Retable dans la partie ancienne. C’est à mon sens une vraie réussite.
Les architectes ont bien perçu le lien entre l’aire nouvelle, le bâtiment des bains et l’ancien couvent.
Le retour externe et interne est globalement positif avec encore certains détails à mettre au point.
Globalement il y a une vraie appropriation du projet par tous.

2. L’expérience Retable d’Issenheim et sa modernité reliée à de nombreux artistes, dont Baselitz qui revient avec un nouveau projet

PdP Nous avions déjà en 1993 monté une exposition sur les artistes et la crucifixion qui avait lancé notre projet et cet axe fort. Après Otto Dix, Baselitz, Kirchner est prévu pour 2020. Des artistes germaniques pour un grand nombre qui renvoient à la même culture que Matthias Grünewald et au même caractère très violent.
Le Retable est vraiment l’icône du musée et beaucoup de visiteurs viennent d’abord et avant tout pour cela ou tombent dessus par hasard et restent stupéfaits !
Une progression chronologique est proposée à présent au visiteur qu’il soit connaisseur ou pas d’art ancien, contrairement à l’ancienne muséographie des années 80. Intuitivement le spectateur est ainsi mis en condition.
De même dans la chapelle avant l’idée était d’essayer de reconstituer une église alors qu’à présent ce sont des œuvres contemporaines du retable qui sont placées dans la Nef pour que des liens puissent se faire. Le chœur est entièrement laissé au retable.
Les architectes ont été partie prenante dans cette réflexion travaillant sur l’idée d’un parquet de chêne offrant comme une ligne de fuite jusqu’au retable et transformant l’église en un musée, ce qui a fait réagir certains puristes.
Nous avons rééquilibré l’espacement des 3 ensembles du retable avec un éclairage qui contribue également à sa renaissance.
Corpus Baselitz s’inscrit dans cette démarche de réflexion sur la réception du Retable par l’art allemand des XX et XXIème siècles, c’est pourquoi il est indispensable de le revoir avant l’exposition.

3. Corpus Baselitz : enjeux et révélations

FGH : Nous souhaitons en ce qui concerne l’art moderne et contemporain proposer des expositions qui soient en lien avec l’esprit du musée et ses collections.
Normalement les expositions se font au niveau 2 du bâtiment Herzog & De Meuron mais étant donné l’hommage que l’on voulait lui rendre pour ce 80ème anniversaire nous lui avons consacré les 2 étages pour pouvoir accueillir le format monumental de ces œuvres. Soulignons que nous sommes le seul musée en France à célébrer cet anniversaire ce qui est surprenant pour un artiste de cette renommée.
Le travail de Baselitz fait écho à la pensée nietzschéenne selon laquelle : la vérité est laide, il s’inscrit dans la lignée des peintres de la dissonance dont Grünewald et Dix sont les représentants incontournables. Il fait de la disharmonie le principe de son œuvre.
Le choix du titre « Corpus Baselitz » est lié au corps de l’artiste lui-même et fait autant référence à l’ensemble de sa production qu’à l’idée eucharistique du don de soi. Baselitz qui a admiration et respect pour les maîtres anciens de notre collection, fait la synthèse non seulement de sa propre peinture et aussi de tout ce que l’histoire de l’art a pu lui apporter que ce soit l’art germanique, Willem de Kooning, Bacon, Duchamp, Fautrier, Picasso, l’abstraction américaine..
Son adhésion au projet a été essentielle dans cet espace signé des mêmes architectes que ceux de son atelier et sa maison en Haute-Bavière.
Au début de l’été 2015 des autoportraits livides de format vertical, blancs sur fond noir, se mêlent aux œuvres très sombres. Tojours tronqué et sans tête, le corps est statique, en mouvement ou alors allongé sur un lit d’hôpital dont le cadre est esquissé par de fines lignes blanches. Fidèle à son entreprise d’autocitation Baselitz cite con tableau de 1962 « Der Nackte Mann » mais le cadrage et le sens du motif ont changé, un sexe flasque a remplacé l’impressionnante érection. Le temps a passé, l’impuissance s’est substituée à la virilité exacerbée. Les titres sont éloquents : l’idée de mouvement, de départ et même de vitesse, qu’ils suggèrent contraste avec celle de l’attente et avec le motif du gisant exposé et démuni. Le corps sans tête suffoque à moins qu’il ne croie, embrumé ou derrière un voile funèbre, sur un lit, comme dans les Etudes de Bacon, mais sans le visage. Même si Baselitz ne s’en est pas inspiré il est difficile de ne pas voir dans ces corps écorchés aux bras ballants et couverts d’un voile tel un suaire la référence aux gisants des célèbres prédelles de Grünewald à Colmar, de Holbein à Bâle ou de Dix à Dresde.
Pour Baselitz la question du motif est toujours restreinte à l’intimité, en relation directe avec sa vie, son passé. Sagissant de portraits, son épouse est un sujet récurrent depuis les premiers renversements de 1969. A partir d’août 2015, Baselitz introduit la représentation d’Elke dans son nouveau cycle de nus, remix de ses Chambres à coucher de 1975.Mais les modèles charpentés d’autrefois ont laissé place à des corps glabres, déliquescents et perdus dans le néant. Le couple est pudiquement flouté et auréolé d’une brume laiteuse ou rosée derrière laquelle étrangement se révèle autant que se dissout la représentation. Néanmoins le peintre nous met face à la réalité de leur âge. Une certaine mélancolie, déjà perceptible autrefois, subsiste, mêlée de nostalgie.
Extrait du texte « Nous nous élèverons » de Frédérique Goerig-Hergott pour le catalogue de l’exposition.

4.La collection : axes majeurs, acquisitions récentes
PdP : Dès son ouverture en 1853 le musée Unterlinden a une vocation encyclopédique à travers l’archéologie, le moyen âge et la Renaissance, l’histoire locale, l’art allemand jusqu’à l’ouverture vers l’art de son temps, moderne et contemporain. Nous continuons en nous axant vers l’art médiéval et le Rhin supérieur avec une collection qui nous tient à cœur celle des gravures de Martin Schongauer, un artiste colmarien reconnu de son vivant et au delà des frontières du St Empire Romain Germanique, de la France, de l’Espagne..Le 1er étage est en cours de réaménagement pour nous inscrire dans l’esprit des musées du XXIème siècle autour de l’interactivité par rapport au visiteur qui peut faire des liens, des correspondances visuelles et stylistiques. Sur la collection d’art moderne nous poursuivons aussi l’impulsion donnée plutôt dans l’art graphique plus accessible, à la fois vers l’Allemagne avec une collection de Grosz, Weickman ou Dix et l’art plus actuel.
Mais depuis 2009 nous avions décidé de suspendre toutes nos acquisitions pour mettre l’accent sur les restaurations d’œuvres d’art, une longue campagne qui s’est achevée l’année dernière.
En revanche, nous avons aussi beaucoup reçu beaucoup de dons et de legs, ce qui est aussi un grand soutien.

5. Ambitions futures sur le territoire et au delà

PdP Je travaille beaucoup avec mes collègues universitaires de Strasbourg mais également suisses et en particulier de Bâle (Kunstmuseum, Antikenmuseum) ou de Fribourg l’Augustinermuseum étant proche de nos collections et aussi en cours d’agrandissement.

Nous sommes véritablement à un carrefour stratégique.

Nous développons également certains projets communs avec d’autres institutions internationales.

Et avons commencé l’année dernière à initier un partenariat avec le musée Pouchkine à travers le Festival international de musique de Colmar dirigé par un violoniste et chef d’orchestre moscovite Vladimir Spivakov. Nous avons eu ainsi l’année dernière l’exposition Rodtchenko prêtée par le musée Pouchkine et d’autres idées sont en cours de réflexion.
Le profil de nos visiteurs : 50% de français, 25% d’allemands, et le reste Benelux..
Nous cherchons à nous développer vers des zones plus lointaines avec une personne dédiée au musée à cela qui se déplace en Chine et en Japon. Il faut savoir que les Japonais adorent l’Alsace, son côté romantique et cartésien des habitants, c’est pourquoi nous souhaiterions les faire venir en leur offrant des supports de visites adaptés (audio guides multilingues..).

Infos pratiques :
Corpus Baselitz
à partir du 10 juin 2018
Musée Unterlinden
place Unterlinden
Colmar
http://www.musee-unterlinden.com/