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Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invité de la semaine, l’éditeur et photographe, Claude Nori partage avec nous un texte inédit sur Biarritz, ville du Pays Basque où il vit depuis 20 ans.

Les oiseaux voient-ils Biarritz en relief, cubiste, surréaliste ou comme une carte vue du ciel abstraite et distraite à leurs vols planés ?  Mais peut être tout simplement cherchent ils à  localiser un nid douillet, quelques traces de miettes de pain, un coin de verdure pour tirer les vers de terre ou quelques copains pour faire la fête. Ils planent dans le ciel, esquissent des virages à quatre vingt dix degrés, les mouettes et les goélands se détachent sur les rochers,  les pigeons prennent la pose sur les lampadaires, le ciel semble un décor peint pour les mettre en valeur. Et puis, ils chantent, ils gazouillent, ils émettent des sons stridents qui soulignent le présent pour le rendre plus présentable…..

En cette matinée d’hiver 2016, j’avais la tête dans les nuages, les yeux bien au dessus de la ligne d’horizon embrassant le port des pêcheurs et ses rochers qu’on ne distinguent jamais au raz du sol comme cette petite grenouille qui apparait et s’évapore au fil des marées et des courants.

J’étais persuadé que je ne pouvais rien photographier en hiver par les rues vidées de ses touristes qu’un long sommeil glacé avait mis sous anesthésie générale. Mon univers est principalement attaché aux ambiances des bords de mer, aux jeux de la plage, aux corps alanguis au soleil, à la peau dorée des belles italiennes, au petit théâtre des amoureux de passage, à ce doux farniente  s’emparant des humains et qui donne le sentiment du bonheur. 

Mais un matin, emporté gaiement par la lumière et le ciel magnifique, je sortis en prenant mon appareil photographique . «  On ne sait jamais ! ».  À peine sorti, tournant le dos à l’océan pour descendre vers la ville et en descendant les marches vers la place Sainte Eugénie, je fus saisi par les ombres qui s’étiraient  sur les murs blancs des bâtiments, la présence des cheminées sur les toits, la fumée qui s’en échappait, le contraste des styles accumulé en si peu d’espace.  Il y avait bien de la vie au dessus de ma tête, et je m’en apercevait pour la première fois.  Dans le viseur de l’appareil photographique, cela apparut comme une révélation surtout lorsque je mis la fonction noir et blanc pour voir simultanément la réalité coupée des couleurs, vouée à l’essentiel.

La ville où je vivais depuis maintenant près de vingts ans et dont je me vantais de connaître l’âme, l’histoire, les quartiers, l’architecture, les places  et les habitants  se présenta à moi  sous forme d’une énigme que la lumière si pure d’un mois de novembre amplifiait.  Un peu partout les formes vibraient, les ombres s’allongeaient et se répondaient, porteuses d’ idées et de pensées nouvelles.  Je remarquais très rapidement que les arbres et en particulier les platanes privés de leur feuillage imposaient une présence surréaliste par une nudité subversive  et une force graphique incontestable se découpant sur les façades baignées de lumière. Armée silencieuse en marche, en poste en divers lieux de la cité, ces présences mutilées contenaient la souffrance rentrée d’un hiver qui n’en finit pas. Même les maisons, les villas, les hôtels, les immeubles de tous les styles, par leur contraste architectural souvent anachronique,  se superposaient à mon regard comme ces décors de théâtre censés imiter le relief pour tromper l’oeil.

Biarritz a son hiver bien à lui, bien au chaud dans le coeur de ses habitants, un hiver jaloux que l’on aime pas trop partager avec les étrangers, une samba triste fait de formes et de rythmes comme le chante si bien Pierre Barouh. La lumière se concentre, pique le ciel . Le soleil bas et l’océan lourd  s’accordent, offrant  à l’océan des ombres humaines qui s’étirent sur le sable puis disparaissent rapidement. Il flotte dans l’air un sentiment de beauté métaphysique que le printemps emportera pour des réjouissances plus charnelles et balnéaires.

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