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Pour sa troisième carte blanche, notre invitée de la semaine, l’historienne de l’art et critique de la photographie Martine Ravache, nous explique l’importance de l’éducation à l’image. La mise en place des workshops « Apprendre à voir » est la parfaite occasion de transmettre son savoir et de partager ses expériences.

L’éducation à l’image est, au choix, un refrain, une tarte à la crème, une coquille vide. En réalité, la matière est difficile, concrète voire inflammable car humaine avant tout. Mais c’est aussi sûrement un des sujets qui me passionne le plus.

En 2010, j’ai débuté « Apprendre à voir » à Arles pendant les Rencontres et grâce à Fabrice Courthial. C’était nouveau, un stage pour photographes assuré par un non-photographe. Seul Christian Caujolle avait dû s’y risquer jusqu’alors. Le succès aidant, j’ai continué et continue d’apprendre des autres autant que j’enseigne. Actuellement, je termine un stage longue durée ( 6 mois) à l’agence VU, en binôme avec le photographe Bruno Boudjelal. « Apprendre à voir » est une formule que je peux adapter et réinventer à volonté en fonction de tous les contextes. Je me souviens de la déception d’une dame très snob lorsque me demandant, à qui s’adressait ce stage, je lui avais répondu : « A tout le monde, aux vieux, aux jeunes, aux gens cultivés comme aux incultes, aux photographes comme aux non- photographes ».

Depuis une dizaine d’années donc, je regarde les gens regarder et non seulement je ne m’en lasse pas mais j’ai la conviction d’occuper un poste d’observation fabuleux et d’être assise sur un trésor inestimable. Sans doute parce-que j’ai beaucoup regardé avant de regarder les autres regarder. Sans doute aussi parce que même du temps de mes études, la conservation des œuvres d’art m’intéressait moins que l’histoire de l’histoire de l’art ou l’évolution des normes et du goût à travers les siècles ! Voir c’est aussi comprendre, cette association est inscrite dans la langue : En français « je vois » veut dire explicitement « je comprends ». Je dis souvent que regarder est acte terriblement intime. Visitez-vous une exposition avec n’importe qui ? Les commentaires sur ce que les gens voient en disent davantage sur ce qu’ils sont que sur ce qu’ils voient. Savoir écouter fait partie des qualités de l’enseignant, une écoute quasi psychanalytique.

Un jour, j’ai été surprise d’entendre un photographe me dire, en balayant largement l’espace de son bras, qu’il photographiait ce qu’il voyait autour de lui. Mais personne ne voit la même chose, lui ai-je fait remarquer. Regarder est loin d’être une activité objective. Observer n’est pas une science exacte. Demander de décrire est un exercice fabuleusement intéressant. Personne ne voit la même chose. C’est sûrement ce que j’ai découvert de plus troublant en faisant ces stages. De ce constat j’ai fait le sujet de mon prochain livre car c’est un aspect de la perception, rarement abordé. Je propose des exercices extrêmement simples mais totalement inhabituels et déstabilisants. Souvent, après coup et même longtemps après, je croise d’anciens stagiaires qui me disent des choses agréables à entendre dont cette remarque qui continue toujours à me plaire : « Dorénavant je ne pourrai plus voir une photographie sans la regarder. »

https://www.agencevu.com/education/

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