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Partager Partager Pour sa quatrième et dernière carte blanche, notre invité de la semaine, Emmanuel Fagnou, fondateur du Prix Photo Sociale et président de l’association L’Œil Sensible, répond à une déclaration entendue sur France Inter : « On regarde le monde, mais on ne le change pas. » Une affirmation qu’il refuse. À travers Lewis Hine, Dorothea Lange et les grands témoins visuels de la précarité, il défend la conviction que la photographie sociale ne change pas le monde directement, mais qu’elle en prépare obstinément le terrain. Un matin de juin 2025, au réveil, j’entends Claude Askolovich prononcer sur France Inter cette sentence à propos de l’œuvre de Sebastião Salgado : « On regarde le monde, mais on ne le change pas ». Cette affirmation m’a profondément marqué, car elle heurte ma conviction de fondateur du Prix Photo Sociale. Je reste persuadé du contraire : oui, les images peuvent changer le monde. L’histoire nous enseigne que certaines photographies ont su ébranler les indifférences les plus ancrées et influencer les politiques publiques. Si bien sûr l’image seule ne bouleverse pas l’ordre des choses, elle est un terreau essentiel au changement. La photographie sociale possède ce pouvoir unique de donner un visage aux « invisibles », transformant l’émotion brute en une conscience politique. Sortir de l’abstraction statistique Aujourd’hui, la précarité est trop souvent réduite à une froide statistique ou de grandes généralités : taux de pauvreté, décompte des sans-abri, pourcentages de travailleurs pauvres. Face à cette déshumanisation par les chiffres, la photographie sociale redonne une identité et une chair aux réalités humaines. En capturant un regard, une posture ou la vérité d’un environnement, elle brise le mur de l’indifférence. On ne peut plus dire : « Je ne savais pas ». L’efficacité de ce regard engagé est documentée. Au début du XXe siècle, les clichés de Lewis Hine sur le travail des enfants ont pesé dans l’adoption des premières lois protectrices aux États-Unis. Plus tard, l’enquête de la Farm Security Administration et de sa photo la plus iconique prise par Dorothea Lange, « Mère Migrante », ont accéléré l’aide fédérale en modifiant durablement la perception publique de la pauvreté. © Aglaé Bory, première lauréate du Prix photo sociale 2020 De l’émotion à l’acte citoyen Pour que l’image déclenche une réaction, elle doit franchir trois étapes essentielles. Tout commence par la découverte d’un angle inédit qui touche le spectateur. Vient ensuite le temps de la réflexion du citoyen sur les causes de l’exclusion. Enfin surgit l’engagement, où l’émotion se mue en acte concret — qu’il s’agisse de bénévolat, de don ou d’un changement de regard au quotidien. Une image forte crée un pont émotionnel immédiat ; elle transforme « le pauvre » en une personne dotée d’un nom et d’une histoire. Une éthique du regard Il existe un écueil dans la photo qui traite de la pauvreté : celui des images fortes qui, à force de répétition, finit par anesthésier la compassion (pensons par exemple aux photos des tentes de SDF sous les ponts). Pour contrer cette fatigue émotionnelle, il me semble essentiel de défendre et promouvoir des récits visuels inscrits dans le temps long, permettant de saisir toutes les nuances des situations de vulnérabilité. Le photographe doit aussi agir selon une éthique du consentement et de la « juste distance », faisant de la personne photographiée l’actrice de son propre récit. En valorisant ce lien de confiance, la photographie sociale ne se contente pas de documenter la détresse : elle devient un levier de dignité. On dit souvent que le photographe social est engagé, mais en réalité, le photographe n’est pas politique, c’est son sujet qui l’est ! La photographie sociale ne change pas le monde directement, mais elle féconde le terrain sur lequel le changement devient possible grâce à l’action collective, associative et citoyenne. Dans un monde qui se durcit et où, même en France, la pauvreté regagne du terrain, il me semble plus que nécessaire de soutenir les photographes qui s’engagent dans cette pratique de la photo sociale, afin que, tous, nous puissions mieux comprendre la réalité de l’exclusion et agir à notre niveau pour un monde plus juste. Pour illustrer ce texte, j’ai choisi une image tirée de la série Odyssée réalisée par Aglaé Bory, première lauréate du Prix photo sociale 2020, au sujet de personnes en attente de réponse de leur demande d’asile en France. Sa façon apaisée et presque poétique de montrer les rêves et réflexions des personnes en exil permet aux citoyens de regarder avec plus de justesse leur situation en France et de prendre du recul par rapport aux discours stigmatisants de certains politiques. 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