Pour sa première carte blanche, notre invitée de la semaine, la fondatrice et rédactrice en chef du futur média Selkies, Gwénaëlle Fliti, frappe fort ! Elle n’y va pas par quatre chemins et dénonce, dans cet article, les inégalités et le manque de représentativité dans les secteurs de la presse et de l’art. Selon la progression actuelle, nous devrions attendre l’an 2146 pour espérer atteindre l’égalité des genres chez les artistes – et encore, à condition que le futur ne fasse pas marche arrière sur cette volonté. Je vous invite vivement à lire sa première tribune !

Lorsque Ericka Weidmann m’a contactée en fin d’année pour me proposer cette carte blanche, j’étais au beau milieu de la création d’un nouveau média papier qui croise photographie émergente, pop culture et enjeux de société. Un pari fou. Mais avant même de me lancer à corps perdu dans cette aventure, une question a surgi dans mon esprit : suis-je bien légitime ? Je ne me la suis pas posée par manque de confiance en moi ni en raison du syndrome de l’imposteur·ice. Plutôt à cause d’un manque de représentativité. Connaissez-vous beaucoup de patron·nes de presse ou de rédacteur·ices en chef qui soient des femmes ou des personnes queers issues de milieux modestes ? Malgré l’expérience et en dépit de leurs compétences humaines et professionnelles, ces dernières ont encore du mal à accéder aux plus hautes sphères de responsabilités. 

D’après le rapport 2026 de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication, la part des femmes à la direction des 100 plus grandes entreprises culturelles en France ne s’élèverait qu’à 11% dans le secteur de la presse, au 1er janvier 2026. De la même manière, seulement 38% de rédactrices en chef détentrices de la carte de presse auraient été enregistrées en 2024 (contre 40% en 2020) et seulement 26% de directrice de publication (contre 31% quatre ans plus tôt). C’est effarant. Et cela ne s’arrête pas là. 

Toujours d’après l’Observatoire, les femmes n’auraient été que 44% en 2025 à avoir occupé un poste de direction dans les principaux établissements du domaine de la photographie, contre 50% en 2022. On apprend aussi que seulement 44% de femmes auraient intégré la programmation des expositions culturelles de photographie en 2024. Un chiffre qui tomberait à 40% pour les artistes exposé·es dans les FRAC et les centres d’art la même année. 

Côté cinéma, ce n’est pas mieux. Les femmes n’auraient été que 39% à travailler dans la réalisation de courts métrages et 28% dans celle de longs métrages en 2024. Pourtant, lorsque l’on prend de la hauteur, on s’aperçoit que la part des femmes exerçant dans un secteur culturel aurait été « très légèrement supérieure à celle des hommes en 2023 (51% des effectifs) ». Alors tout va bien ? Et bien, si l’on garde en tête le fait que les étudiant·es en école d’art sont en majorité des femmes mais que cette part s’inverse sur le marché du travail, alors non, tout ne va pas bien.

Il est un système que l’on peut tenir en partie pour responsable de cette fuite de talents, c’est celui des boys club. Mais que l’on ne s’y trompe pas, les cercles de pouvoir, auxquels accèdent beaucoup plus facilement les hommes blancs hétéros et cisgenres, ne sont pas frontalement excluants vis-à-vis des minorités. Le mécanisme est bien plus insidieux : ces boys clubs, que les hommes intègrent moins par mérite que par cooptation, laissent entrer les minorités sans les laisser décider ; ils périphérisent, relèguent mais récoltent eux les lauriers en cas de succès. Ils montrent mais moins, reconnaissent mais plus tard.

Les Refusées, Anne-Bourrassé, Seuil, 2026

Je l’ai vécu. J’y ai assisté aussi. Cela se produit toujours. C’est particulièrement visible dans la presse, la photographie et le milieu de l’art. Dans certains jurys et panels, dans certaines rédactions, dans certaines galeries, dans certains festivals. Anne Bourrassé, commissaire d’exposition et critique d’art, le démontre formidablement bien dans son livre Les refusées – les artistes femmes n’existent pas (Seuil, 2026). Un mur d’exposition, une double page de magazine ; une liste de grands noms, toujours les mêmes. « Quand je serai morte, nous aurons atteint l’égalité de genre dans l’art », c’est ainsi que l’autrice introduit son ouvrage. Une phrase choc qui exprime une réalité qui l’est bien plus : il est dit dans le livre que, selon le ministère de la Culture, il faudrait attendre environ 120 ans, soit l’année 2146, pour espérer atteindre enfin l’équilibre entre les artistes hommes et les artistes femmes dans les expositions, les revenus, les moyens de production, les ventes, les médias, et la société dans son ensemble. 

Le livre d’Anne Bourrassé est gorgé de statistiques et d’histoires qui glacent le sang. Car au-delà des questions de parité et d’équité, il y a aussi, dans l’ombre, celles des violences sexistes et sexuelles. Toujours d’après L’Observatoire cité plus haut, les femmes ont représenté l’an passé 87% des personnes entendues par la cellule d’écoute psychologique et juridique contre les VHSS opérée par Audiens.

En parcourant Les refusées ainsi que ce rapport, je me suis souvenue de l’époque où j’étais étudiante. On était en 2008, j’avais à peine vingt ans, c’était bien avant le mouvement #metoo. Un journaliste de presse locale, la cinquantaine, était venu faire une intervention en cours pour nous parler de son travail de localier. J’avais déjà la vocation alors j’étais fascinée et heureuse qu’il vienne nous conseiller. Je me rappelle qu’une camarade lui avait demandé quelle était la clé pour percer dans le journalisme. Sa réponse ? « C’est simple, pour réussir, il faut coucher ». S’en était suivi un blanc le plus pesant du monde, puis un rire de sa part, uniquement déclenché par le regard interloqué de notre enseignante. 

Marche féministe contre les violences faites aux femmes, Paris, le 7 mars 2020 © Gwenaelle Fliti

On avait tous·tes pensé à une mauvaise blague, à un humour un peu moyen. Mais j’ai pu me rendre compte à quel point son comportement était réellement problématique lors d’un stage effectué dans la rédaction où il travaillait : des commentaires non sollicités sur le physique, des mails non professionnels envoyés. Et puis plus tard, cette insistance par téléphone pour venir à mon domicile très tôt le matin, pour parler de l’un de mes projets. Mon refus fut catégorique. J’ai appris des années plus tard qu’il avait quitté le journalisme. Mais des histoires comme ça, j’en ai mille. Et je sais que je suis loin d’être la·e seul·e. #Metoo a fait du bien mais libérer la parole reste compliqué. Dans le milieu des médias et de l’art, la peur d’être blacklisté·e est prégnante. Nous pourrions aussi parler des magazines, des centres d’art ou des festivals qui continuent à afficher et à programmer des personnes accusées de VHSS. Mais aussi des procédures bâillons dont sont la cible celles et ceux qui osent dénoncer ce genre de pratiques. Anne Bourrassé en parle d’expérience dans son livre. Alors que faire ? Comment résister ? 

Continuer de faire preuve d’adelphité. Nous avons la chance que de nombreuses associations et organisations oeuvrent à la cause en fournissant un travail immense telles que Les Filles de la Photo, Contemporaines, le réseau LUX, Wise Women, Le Lab Femmes de Cinéma, le médiaClub’Elles, Les Femmes s’Animent, Mesdames Productions, le Collectif 50/50, Prenons la Une, et j’en oublie sûrement.

Autre bonne piste, poursuivre des projets engagés. C’est cette voie que j’ai décidé d’emprunter en créant Selkies, un média qui compte notamment s’engager en signant une charte de déontologie et en restant attentif à la représentativité dans ses pages et sa programmation. Bien sûr, nous avons besoin de monde pour soutenir ce type de projets.
Enfin, je crois que la solution universelle reste encore de s’écouter, de s’entraider et surtout, surtout, de ne jamais cesser de s’indigner.

Texte : Gwénaëlle Fliti, fondatrice et rédactrice en chef de Selkies

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