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La nourriture parle à tout le monde, tout comme elle-même raconte les sociétés qu’elle nourrit. Pour son livre « To tell my real intentions I want to eat only haze like a hermit », la photographe belge Katherine Longly livre dix récits qu’elle a été chercher au Japon et alimenté de sa propre expérience, dressant le portrait d’un rapport jamais simple et toujours significatif qui touche tout un chacun. Entre témoignages contextualisés et photographies participatives, les dix personnages rencontrés par hasard ou via des associations se livrent avec sincérité et confiance. Une longue aventure qu’elle a failli abandonner plusieurs fois.

De « Rotten Potato » à « To tell my real intentions I want to eat only haze like a hermit »

Le sujet de l’alimentation m’intéressait parce que j’étais une petite fille un peu ronde. Mon précédent travail s’appelait « Rotten Potato », Patate Pourrie. C’était le surnom qu’on me donnait quand j’étais petite, je l’ai traduit parce que c’est plus facile de dire qu’on m’appelait Rotten Potato que Patate Pourrie. C’était une série sur les gens qui font des concours de gros mangeurs, sur comment on peut faire subir ça à son corps.

J’avais envie de travailler sur le rapport au corps. Il y a toujours une composante sociologique, les travaux que je fais sont une réponse à une question que je me pose sur le monde. Je me bats encore maintenant, mon poids est normal, mais je me bats encore contre ces envies, le plaisir et la peur de grossir; j’ai une vie normale, mais il faut que je fasse attention et je le sais. Ma question c’était : « Comment ça se fait qu’il y a des gens qui sont prêts à aller bouffer trois kilos de fromage de herve ou de maroilles pour gagner un concours? Quelle est la contrepartie pour qu’ils fassent violence à leur corps comme ça? » Les êtres humains ont une logique et c’est ça que j’ai été chercher avec ce précédent travail.

« Le paradoxe d’Okinawa, où l’espérance de vie est la plus élevée du monde parce qu’ils ont une alimentation géniale, sauf qu’en cinquante ans tout est bousillé car les bases américaines qui se sont implantées ont complètement changé la manière de s’alimenter, et maintenant à Okinawa les jeunes ont le taux d’obésité le plus important de tout le Japon. Alors d’un côté t’as les vieux qui vivent centenaires et de l’autre, les jeunes qui meurent les plus jeunes du Japon« .

Et du coup, le fait de travailler sur le rapport au corps et à l’alimentation, ça m’a donné envie de poursuivre et d’aller sur un terrain plus personnel pour explorer ma propre relation à l’alimentation, mais dans une autre réalité, très loin de chez moi, pour que je puisse prendre le recul nécessaire. Et puis, j’ai commencé à faire des recherches sur internet avec des mots clés comme obésité ou anorexie et plein de choses reliées à la nourriture, et je suis vite tombée sur des articles sur le Japon. Le premier article, c’était sur la loi metabo, enfin ce qu’on a appelé à tort la loi metabo. C’est une espèce de règlement qui force les entreprises à mesurer le tour de taille de leurs employés de plus de 50 ans. S’ils ne sont pas employés, c’est la municipalité qui le fait. Si tu dépasses un certain nombre de centimètres vraiment dérisoire, hop on t’envoie chez une nutritionniste avec toutes tes données, et tu dois suivre un régime. C’est une vraie intrusion dans la vie privée, c’est le premier article que j’ai découvert et j’en ai trouvé plein d’autres que j’ai mis dans mon livre, comme celui sur le paradoxe d’Okinawa, où l’espérance de vie est la plus élevée du monde parce qu’ils ont une alimentation géniale, sauf qu’en cinquante ans tout est bousillé car les bases américaines qui se sont implantées ont complètement changé la manière de s’alimenter, et maintenant à Okinawa les jeunes ont le taux d’obésité le plus important de tout le Japon. Alors d’un côté t’as les vieux qui vivent centenaires et de l’autre, les jeunes qui meurent les plus jeunes du Japon. Plein de choses aussi toute la pression mise sur les corps des femmes et des adolescentes dans les magazines, j’ai fait des recherches des recherches et des recherches, dégrossi le terrain, et voilà, toutes ces problématiques, c’est ce que tu retrouves à chaque fois que tu ouvres les petits folders dans le livre.

Des résidences entre recherches et hasard

J’ai fait une première résidence au Japon, le thème était libre. Je ne savais pas du tout quelle forme ça allait prendre. Est-ce que ça allait aboutir à un livre ou à autre chose? J’avais envie d’un livre, mais bon, je n’étais pas du tout encore partie sur les interviews. J’ai collecté de la matière, j’ai fait une expo au terme de cette résidence, c’était comme une mind map, avec la mise en place de tout un contexte, comme le taux d’obésité qui augmente, etc…

Je suis rentrée de la résidence sans savoir encore quelle forme ça allait prendre. Il y avait six mois entre la première et la deuxième residence. Je réfléchis et je me dis : tiens, mais en fait ce qui m’a intéressé c’est de rencontrer des gens et puis de parler de mon experience et d’écouter l’expérience des autres dans une autre culture où en fait finalement, on se comprenait parfaitement, c’était assez universel. Donc quand j’y suis retournée, là j’ai vraiment préparé le terrain pour faire des interviews avec des gens, j’ai contacté des associations qui travaillent avec des personnes qui ont des troubles de l’alimentation, donc il y a quelques entretiens qui viennent de là, mais aussi plein de gens que j’ai rencontré au hasard, ou qu’on m’a fait rencontrer. Il y a même Martein – mon traducteur. À force de traduire des entretiens sur le rapport à la nourriture, il m’a dit tu sais, moi aussi j’ai un passé lourd sur ça, j’ai des trucs à dire.

Je voulais certains profils, des gens qui souffraient de troubles alimentaires, pour qu’ils soient représentés dans le livre. Donc ça, je l’ai provoqué parce que j’ai pris contact avec des associations. Et puis il y a une partie qui s’est faite au hasard des rencontres et des recherches.

Le défi de la collecte d’images

Je savais déjà que j’allais leur demander de prendre des images, parce que c’était un truc que j’avais déjà demandé lors de mon précédent travail : j’avais demandé aux gros mangeurs de faire des photos de leurs repas tous les jours, parce que j’aime bien donner la parole aux personnes avec qui je travaille, qu’ils soient acteurs dans la définition de leur histoire. C’est vraiment important de pas travailler sur les gens mais avec les gens, et en plus j’aime les défis et les surprises et je n’ai pas spécialement besoin faire des photos moi-même, je trouvais ça plus intéressant et plus frais de demander aux gens de faire les photos. Par contre, c’était un énorme défi, parce que tu ne sais pas ce que tu vas recevoir. J’ai reçu certains films complètement ratés, j’ai dû leur demander de recommencer. Ça c’est hyper bien passé, j’ai eu treize histoires et j’en ai gardé dix pour le livre, j’ai enlevé celles qui étaient redondantes. Au début, j’avais peur de recevoir de la matière identique pour tout le monde, ce qui n’a pas du tout été le cas. Il y a des choses assez similaires, mais les démarches sont différentes: il y en a une qui photographie son chemin pour aller à l’école, une autre qui fait ses repas tous les jours, une autre qui photographie son corps. Il y a beaucoup de photos de nourriture mais avec à chaque fois une vraie démarche différente. Martein, par exemple, utilise l’appareil photo pour s’empêcher d’acheter des sucreries, et c’est encore différent. Donc c’était le gros défi, que les images soient bonne, que l’interview soit bonne, que ça se marie bien ensemble. C’était difficile mais hyper excitant et je n’avais pas envie de faire autrement. D’office, ça s’est imposé.

« J’ai failli abandonner plusieurs fois »

La première fois que j’ai voulu abandonner c’est après que la graphiste m’ait remis sa version et que je n’ai pas aimé. Elle a fait du bon travail, simplement mes consignes n’étaient peut être pas bonnes, je l’ai peut-être mal castée, peu importe je ne lui en veux pas du tout. Mais ça ne convenait pas. La deuxième fois, c’est quand j’ai essayé de faire le graphisme moi-même et que je n’y arrivais vraiment pas. Ce qui m’a sauvée, c’est d’aller au Japon suivre ce workshop. Ça a tout débloqué et j’ai pu me remettre à travailler.

En revenant de la seconde résidence, j’avais ces interviews, les images ont commencé à arriver, il fallait réfléchir comment les mettre ensemble, dix histoires avec dix ambiances différentes dans un seul livre, je ne savais pas si je devais faire un livre ou plusieurs fascicules, je ne savais pas comment donner une identité graphique à tout ça, tout en gardant l’individualité de chaque histoire. J’ai fait appel à une graphiste, je lui ai donné toute la matière, je lui ai dit voilà, fais moi quelque chose, c’est ton métier, moi mon métier c’est de collecter. Sa proposition ne collait pas avec ce que j’imaginais.

« Ce workshop a été l’expérience la plus incroyable de ma vie ; j’ai dormi trois heures par nuit, c’était dingue mais ça a été vraiment le truc qui m’a débloquée. Je suis arrivée avec ce truc nul de graphiste un petit truc que j’avais rebricolé à côté moi-même, mais c’était vraiment nul et là, ça a été le déclic. À bosser comme un âne sous les conseils de Yumi et Alex, voilà, je suis arrivée à l’objet final.
Faire un livre, c’est se poser les bonnes questions !« 
Un livre du Tipi Bookshop et les workshops de la Reminders Gallery

C’est Andrea du Tipi Bookshop qui m’a sauvée. Entre temps j’avais fait une troisième résidence, toute seule, sans aller dans un centre d’art. J’avais loué un appart pour continuer les interviews, et accumuler la matière et, au retour, je ne savais pas comment m’y prendre pour faire cet objet. Je suis allée voir Andrea je lui ai demandé des choses pour m’inspirer, je lui ai donné des mots clés, et là il m’a sorti le livre de Miki Hasegawa, qui a été fait avec la galerie Reminders Photography Stronghold de Yumi Goto. J’ai été fascinée par ce livre, il y avait plein de points communs avec ce que j’avais envie de faire, il y avait à la fois quelque chose de très personnel, mais une problématique hyper universelle, ce côté personnel global, différents types de sources, des photos, des textes, des correspondances, le côté fait main, le choix du papier, le bel objet. J’ai regardé sur le site internet j’ai vu que la galerie proposait des workshops, je me suis inscrite tout de suite. Ils proposaient aussi un workshop en Lettonie, je me suis dit que je devais mettre toutes les chance de mon côté, je me suis inscrite aux deux, en pensant que j’allais peut-être pas être prise du tout et finalement j’ai été prise pour les deux. Donc j’ai d’abord été au Japon, j’ai fait ce worskhop là bas, et c’était incroyable. C’était avec Alex Bocchetto de Akina et Yumi Goto de Reminders, ils faisaient un workshop d’une semaine : tu pars de photos punaisées au mur le vendredi et le dimanche de la semaine d’après tu repars avec un livre que tu as fabriqué toi-même. C’était l’expérience la plus incroyable de ma vie; j’ai dormi trois heures par nuit, c’était dingue mais ça a été vraiment le truc qui m’a débloquée. Je suis arrivée avec ce truc nul de graphiste un petit truc que j’avais rebricolé à côté moi-même, mais c’était vraiment nul et là, ça a été le déclic. À bosser comme un âne sous les conseils de Yumi et Alex, voilà, je suis arrivée à l’objet final.
Faire un livre, c’est se poser les bonnes questions !

Le premier jour ils te demandent de mettre ta matière au mur, c’est tout, et puis après on construit la narration, on commence par des questions comme « Un livre ou dix livres? », « Pleine page pas pleine page? » Et finalement ça se construit et toutes les deux heures il y a Alex ou Yumi qui vient, tu continues à bosser, tu rectifies le tir en fonction de la discussion que tu as eue avec l’un ou l’autre, tout ça pendant dix jours, et finalement tu arrives à ça. Au début, je n’avais pas l’idée de mettre toutes ces infos dans les rabats, juste les dix témoignages, et c’est Yumi qui m’a dit que ça manquait de contexte, de profondeur, qu’il fallait rajouter quelque chose et je me suis rappelée ma première résidence et j’ai été rechercher tous ces matériaux que j’avais collecté et je les ai intégrés dans les rabats; donc si tu veux, le livre, la structure, c’est dix chapitres, et à chaque fois que tu ouvres un rabat, c’est un peu mon commentaire contextuel sur ce que racontent les gens, sur la réalité de ce que j’ai rencontré au Japon. Je ne voulais pas que ce soit journalistique je ne suis ni chercheuse ni journaliste, c’est pour ça que c’est présenté sous forme d’articles de presse collés sur un mur, parce que je voulais que le lecteur fasse la recherche en même temps que moi, c’est juste des articles que je propose à la lecture, pas un truc qu’il faut croire ou pas, juste un article imprimé, c’était important de trouver une façon de montrer que ce n’est pas du journalisme. Ce sont de décisions qui arrivent petit à petit en se posant les bonnes questions. Ils te forcent tout le temps à te poser des questions, pourquoi ceci ou cela, et ça, c’est vraiment un truc que j’ai appris là-bas, tout doit avoir un sens, le choix du fil, le choix de la colle, la taille, le format, le nombre de pages, tout doit avoir un sens par rapport à ce que tu as envie de raconter. Donc finalement en posant des questions, les choix sont faits naturellement.

« Les histoires sont touchantes, les gens révèlent vraiment un pan de leur identités qu’il n’avaient jamais parfois révélé à d’autres, parce qu’au Japon c’est difficile de parler de ses problèmes aux autres.« 

La série de choix qui ont construit le livre

Le petit format c’est parce que je voulais quelque chose d’assez intime et si tu fais un grand album A3 les photos sont plus du tout lisibles, la moitié sont floues, il faut que ce soit un petit format pour pouvoir les lire. Je voulais un petit truc dans lequel tu peux rentrer et regarder d’assez près, car les histoires sont touchantes, les gens révèlent vraiment un pan de leur identités qu’il n’avaient jamais parfois révélé à d’autres, parce qu’au Japon c’est difficile de parler de ses problèmes aux autres. Donc il fallait un format intimiste. Il y a différentes largeurs de papier pour rythmer et, comme c’est assez différent au niveau des contenus, je voulais qu’on puisse vraiment identifier les changements de chapitres, où il y a des pages plus longues, et des pages plus courtes aussi dans l’une des histoires car ça fonctionnait bien avec ses images qui vont par deux, quand l’une recouvre l’autre pour montrer à quel point elle est tout le temps en train de se scruter, et pour Martein je voulais qu’on fasse le lien entre la photo de lui avant et la photo de lui maintenant, un plus petit format ça fait rappel, on se dit ah tiens j’ai déjà vu ça au début de son histoire et on fait le lien.
Pour l’histoire de Marina, le papier est différent, plus fin, c’est un turning point dans le livre, c’est une histoire très différente des autres. Les images, ça a été une surprise, je pensais qu’elle avait raté son film. Je trouvais les images magnifiques mais j’avais peur qu’elle n’ait pas fait exprès. Mais si, en fait elle a mis du vernis sur son objectif pour obtenir ces effets de lumière qui fonctionnent magnifiquement avec son image. Et comme son image parle du silence, de son frère qui est né sourd, il fallait que l’histoire soit sourde aussi. Donc les pages sont coupées parce que tu vois pas tout de suite le texte, il faut vraiment creuser dans l’histoire, tourner le petit rabat pour voir un texte qui n’est pas visible tout de suite parce que c’est une histoire qui est dans le silence. Dans les premières versions je tapais tout le texte puis après les images venaient pour illustrer le texte, et je me suis dit mais non il faut d’abord que l’histoire soit racontée par une image et confirmée par le texte. Donc par exemple, la première histoire, tu vois ces repas, qui sont au début des repas tout à fait normaux et c’est dans la répétition que tu te rends compte que c’est un peu toujours les mêmes, et c’est tout à la fin, quand tu ouvres la dernière page et que tu vois les mêmes photos l’une a côté de l’autre, tu comprends que mince, elle bouffe la même chose tous les jours. C’est quelque chose qui est narré par l’image autant que par ses mots.

Je suis allée aussi au workshop en Lettonie, mais avec un autre projet donc j’ai un autre livre qui est prêt ! Je suis devenue accro aux workshops de Yumi, et là c’était avec Jan Rosseel, donc c’était encore une autre approche. J’avais un autre projet au long cours que je menais depuis six ans et je me suis dit qu’il était temps de le mettre en forme. Yumi m’a un peu utilisée comme assistante pour transmettre ce que j’avais appris aux autre parce que, chez Reminders, il y a vraiment une espèce d’esprit de communauté, il y a toujours un photographe qui a fait un livre avec elle qui traîne, qui vient aider quelqu’un d’autre à faire de la reliure, qui aide un autre à traduire un truc, c’est vraiment une communauté.
J’ai fait le livre de A à Z, j’ai un imprimeur qui m’imprime les pages et moi je les relie, je les coupe, je colle les rabats, c’est totalement fait main. Chaque exemplaire me prend six heures, donc c’est un sacré boulot, j’en ai fait 70, ça m’a pris un peu de temps, mon opération du pied est tombée à pic, je ne peux pas sortir de chez moi donc je fais des livres.

Tout le monde se met à table

Ce sujet parle à tout le monde, tout le monde a un truc à raconter sur son rapport à la nourriture. Tous les personnages parlent de leur mère, de leur rapport à leur mère, moi j’ai mis une photo que mon père a prise de moi petite, cachée dans la première page. Mais la première image qui ouvre le livre avec tous ces bonbons, c’est une allégorie de mes excès alimentaires étant enfant. A la dernière page, c’est aussi moi. J’ai beaucoup hésité, au début je voulais faire un chapitre sur moi : j’ai collecté les histoires de ces personnes, il faut que je me mouille aussi ! Et puis je me suis rendue compte que je n’avais plus rien à raconter car chaque personne, je l’ai interviewée pendant au moins deux heures et je n’ai repris qu’un petit morceau de son interview, le morceau qui faisait écho à ma propre histoire; donc je me retrouve finalement dans chacune des histoires qu’elles racontent, d’une manière ou d’une autre, et finalement c’est comme une autoportrait. J’ouvre le le livre sur un autoportrait et le termine sur autoportrait réalisé dans un purikura, ces cabines photo au Japon qui modifient d’office ton apparence: il blanchit ta peau, il augmente la taille de tes yeux, il allonge tes jambes et il te mincit, tu ne règles rien, tu n’as pas le choix, tu as d’office une vision biaisée.

To tell my real intentions I want to eat only haze like a hermit © Katherine Longly

À la fin du livre, toutes ces espèces de photo d’identité ça vient des purikura. Ils sont hyper populaires, les adolescentes vont se faire des purikura entre copines à la sortie de l’école, ça leur donne des yeux de manga et une peau tout blanche toute lisse.
Dans les rabats, il y a aussi un vrai autoportrait que j’ai dessiné en surimpression. Ça m’a coûté. Faire un truc pareil, c’est une façon de me mettre à nu pour remercier les gens qui se sont mis à nu aussi. J’ai mis ça parce que ça a pas été facile ni pour moi ni pour les autres.

Dans l’histoire de Kichi, il y a des espèces de tableaux avec des poids. J’ai essayé de mettre de moi-même là-dedans. On ne peut pas prendre l’histoire des gens sans s’investir par ailleurs. Même pour recueillir ces témoignages, j’ai raconté tout ça aux gens que j’ai raconté. Je ne peux pas demander comme ça aux gens que ne connais pas de me raconter leur vie, c’était un vrai échange, une vraie collaboration dans le respect des personnes. Il y a eu beaucoup d’aller-retour à ce sujet avec elles, et du coup j’ai de belles lettres, de beaux témoignages en cadeau, c’est les belles choses qu’on reçoit dans la vie, ces personnes s’y retrouvent et ça leur a fait du bien.

Ce que manger veut dire

Avec ce livre, je voudrais qu’on puisse comprendre un peu mieux les personnes qui vivent les troubles alimentaires, parce qu’elles sont vraiment incomprises! Cette fille qui dit « Je suis devenue boulimique, mais ma mère était contente parce que je mangeais« c’est dur, c’est violent, et il y a eu plein d’histoires comme ça où voilà, on croit que c’est facile parce que c’est un geste quotidien de manger, mais là tu vas mourir, il « suffit » de manger, personne ne comprends pourquoi tu n’es pas capable de faire « juste » ça, ça va beaucoup plus loin. Donc ces personnes sont incomprises la plupart du temps, on travaille sur les mauvais terrains, on va essayer de les faire manger alors que ce sur quoi il faut travailler c’est la relation avec la famille, avec la mère, peu importe, mais c’est sur d’autres plans, c’est sur être bien dans sa vie, sur avoir des choses qui te donnent envie de te lever le matin, c’est sur ça qu’il faut travailler et pas sur « Tiens, bouffe! » Donc si on pouvait un peu mieux comprendre le vécu de ces personnes-là en lisant le livre, ce serait super chouette! Et aussi que n’importe qui puisse être amené à réfléchir sur son rapport à la nourriture et ne pas se retrouver seul face à tout ça. À chaque fois que j’ai parlé de mon projet de livre plein de gens me disaient « Mais moi aussi en fait il y a ça ou ça, moi aussi j’ai peur de manger telle ou telle chose »…, tout le monde a quelque chose à dire, c’est impossible de ne pas avoir une relation investie avec la nourriture, ou alors si elle n’est pas investie c’est que cela veut dire autre chose, c’est tellement révélateur de qui on est ! Donc s’interroger sur ça c’est trouver des réponse sur plein d’autres choses aussi.

Si moi j’ai trouvé mes réponses? Plutôt oui, et une certaine paix. De m’interroger sur toutes ces questions, ça m’a permis de faire la paix avec Rotten Potato. C’est pas pour rien que la photo de moi enfant à la première page, que tu sors d’une petite enveloppe, est à l’envers; c’est pas facile de se réconcilier avec l’image de cette petite fille-là, donc ça a aidé. Elle est cachée, dissimulée au milieu de toute cette nourriture.

En fait, tout ça a commencé quand mon père m’a donné à scanner toutes les diapositives de la famille. Il y avait une dizaine de boîtes de diapositives, j’avais un scanner, et ça a été hyper dur d’être confrontée à ces photos, de me revoir alors que j’avais bataillé pour perdre du poids. Ça a été une claque terrible, le point de départ de Rotten Potato. J’ai fait des peintures de moi enfant à l’huile sur des napperons de papier, y’avait un côté graisseux, j’étais encore très investie de cette image de moi petite.

(Tu es cruelle avec toi enfant)

Pas tendre mais bon, voilà, maintenant, je pense qu’on pourrait se revoir elle et moi sans se jeter des bonbons à la tête.

Le livre est disponible à cette adresse :
http://reminders-project.org/rps/to_tell_my_real_intentions_saleen/
http://www.katherine-longly.net

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