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Pour cette dernière carte blanche, notre invitée de la semaine, Christine Delory-Momberger, nous parle de la démarche éclairée de Philippe Bazin, photographe, et Christiane Vollaire, philosophe, qui mènent tous deux et ensemble depuis presqu’une décennie un travail sur les terrains de la migration et de l’exil.

Philippe Bazin, se référant à Allan Sekulla, définit sa photographie comme un « montage documentaire critique » qui met en tension des images qui ne représentent pas, ne racontent pas, ne montrent pas, qui ne répondent pas aux canons d’une esthétique codifiée. Elles mettent à mal, par là-même, les attentes de spectateurs désirant avoir un accès rapide à l’actualité, réclamant le droit d’être « informés » ou demandant à être confortés dans leurs croyances et visions des choses.

C’est dans l’« entre » (François Jullien) que tout se passe pour la photographie documentaire critique, dans les espaces entre les images, dans leurs moments de vide, leurs hors-champs, leurs hors-cadres. L’« entre » d’une image « désenlisée » (François Jullien) laisse surgir les interrogations, aiguise la capacité du spectateur à agir les images en les pensant dans leurs rapprochements, leurs télescopages, leurs répétitions, leurs contradictions. Il peut alors construire son propre système d’analyse et d’explication hors des allants-de-soi culturels d’une esthétique au service d’une mise en scène prénormée et d’une consommation de l’image.

Christiane Vollaire a formalisé et conceptualisé, à partir des travaux de Simone Weil et Hannah Arendt, une « philosophie critique qui consiste à s’interroger de manière critique sur le rapport de la philosophie au terrain en en dégageant la nécessité et les difficultés. Elle met en lien la réflexion philosophique et la photographie documentaire critique dans une démarche inédite où elle interroge sous l’angle d’un point de vue esthétique et politique les formes qu’elles peuvent produire.

La philosophie critique de terrain affirme l’exigence d’aller sur le terrain, de parler avec les gens, de se mettre à l’écoute et de tenter de construire une réflexion critique à partir de ce qu’ils ont vécu et pensé. Il ne s’agit en aucun cas de plier les paroles recueillies dans la forme d’un matériau narratif qui servirait un discours théorique préformé.

Philippe Bazin et Christiane Vollaire vont ensemble sur les terrains des déplacés, des exilés, des mis à l’écart du monde, des enfermés. L’un photographie et dit ses photographies habitées par le travail de Christiane Vollaire qui, de son côté, lorsqu’elle relit les entretiens qu’elle a réalisés, a en tête les images de Philippe Bazin. Ils font « œuvre commune ».

La parole de l’exil n’est pas celle de la plainte d’une victime, ni celle d’un témoin, c’est celle d’un humain au cœur de sa vie dans des situations de déterritorialisation qui se bat pour sa survie et sa reconnaissance et, ce faisant, s’affirme comme sujet politique. Christiane Vollaire éprouve le questionnement philosophique comme un engagement dans une forme d’exil qui serait l’épreuve constante et dynamique d’une inadéquation aux formes de pensée existantes. La photographie de Philippe Bazin relève également d’un déplacement qui déconstruit les structures, fait le vide pour mieux faire voir.

L’expérience initiatrice de leur démarche conjointe a donné lieu au livre Le milieu de nulle part, réalisé en Pologne auprès de demandeurs d’asile dans l’espace Schengen, hébergés dans des centres d’accueil. Sur les images, on ne voit aucun des résidents, seuls les bâtiments, les lits, les objets sont visibles. La présence humaine infiltre pourtant les images mais par déplacement, mise en œuvre d’une matérialisation mentale. Au contre-point des photographies, les entretiens réalisés par Christiane Vollaire viennent faire entendre les mots des exilés.
D’autres terrains ont suivi comme Calais, Grande-Synthe, Norrent-Fontes, la Pologne, L’Égypte, la Turquie, le Chili, la Bulgarie, la Grêce. Actuellement ils mènent un travail dans l’île grecque de Lesbos devenue en ce début du 21e siècle un espace emblématique des conséquences destructives des politiques migratoires européennes. Lesbos est dans le creuset d’une histoire post-coloniale qui alimente les circuits du travail clandestin et de l’exploitation. Mais elle est aussi un espace de solidarités qui se déploient à l’encontre des discours nationalistes.
Cette fois, Philippe Bazin a assisté pour la première fois aux entretiens, photographiant parfois les visages des personnes qui parlaient. Les images les montrent légèrement de biais, prises dans leur parole, le regard intériorisé. Elles posent un contrepoint au travail photographique « La radicalisation du monde », réalisé entre 1980 et 2003, de personnes photographiées dans des lieux institutionnels : ceux-là nous faisaient tous face dans un profond silence.

Prochaines expositions
– Underground Water Roads. Château Coquelle, Dunkerque, 27 septembre-21 décembre 2019
– (en préparation) Maison de la Photographie Robert Doisneau à Gentilly, 4 octobre-10 novembre 2019

Références bibliographiques
Philippe Bazin, Pour une photographie documentaire critique, Créaphis Éditions, 2018.
Philippe Bazin, Le milieu de nulle part (en collaboration avec Christiane Vollaire), Créaphis Éditions, 2012.
Christiane Vollaire, Pour une philosophie de terrain, Créaphis Éditions, 2017.

http://www.philippebazin.fr
http://www.christianevollaire.fr

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