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C’est à l’occasion de l’ouverture de l’exposition de Kehinde Wiley chez Templon, de retour à Paris après son exposition au Petit Palais en 2016, qu’ Anne-Claudie Coric, directrice générale de la galerie nous reçoit. Elle est revenue sur la vocation que représente un tel métier et les évolutions récentes d’un marché ultra globalisé.

« Je peux vendre aujourd’hui une œuvre produite en Chine par un artiste américain de Paris à un collectionneur chinois mais que j’ai rencontré à New York »

En quoi cette nouvelle exposition de Kehinde Wiley, véritable phénomène, est-elle tout à fait exceptionnelle et révélatrice d’une mondialisation des enjeux et des pratiques artistiques ?

Daniel Templon et moi-même avons commencé à travailler avec Kehinde Wiley en 2009 après l’avoir découvert dès 2005 chez les galeries américaines comme Rhona Hoffman, sous le prisme assez nouveau à l’époque de la nouvelle peinture afro américaine, devenue depuis très à la mode.
Kehinde Wiley vient du ghetto black de Los Angeles mais avec un père africain, du Nigéria qu’il n’a pas connu. Il a donc une double attache africaine et afro américaine, qui le place comme l’un des premiers à s’inscrire dans une revendication politique de l’identité noire : comment peut-on représenter des « non-blancs » ?
Comment s’emparer de la grande histoire de l’art ? Comment s’emparer de  la « grande » culture occidentale, the “high art”, pour essayer d’y insérer la culture afro américaine et rendre visible une communauté invisible ? Il s’est tout de suite interrogé sur la question de la diaspora africaine, mais en faisant le choix de voyager dans le monde entier pour représenter non seulement des «noirs d’Afrique » mais surtout  des « non white ». Il a voyagé en Inde, en Israël à la rencontre des falasha, les juifs éthiopiens, au Brésil, à la rencontre d’une société métissée, et dans cet esprit il s’est même installé en Chine. Au début des années 2000 il avait déjà son atelier à Pékin, parlant parfaitement le mandarin, ce qui est assez frappant. Il a toujours eu une pratique nomade, celle d’aller à la rencontre de populations qu’il prend en photos et qu’il insère ensuite dans de grandes compositions faisant référence à l’histoire de l’art et ses maîtres : Rubens, Ingres, David, Gainsborough…

L’exposition qui ouvre au 28 rue du Grenier Saint Lazare est particulièrement emblématique car il a choisi cette fois la Polynésie française, Tahiti, sur les traces de Paul Gauguin. Il avait envie de reprendre le voyage de fin de vie de ce grand « génie » français qui avait notamment représenté les Mahu, ces individus que la culture polynésienne pourrait définir comme de 3ème genre, ni homme, ni femme ; des personnes qui ont un corps d’homme mais qui ont été socialisées comme des femmes, qui s’habillaient comme des femmes, et à qui l’on apprenait par exemple des tâches domestiques. Cette pratique qui jouissait d’un grand respect au sein de la culture traditionnelle a été bouleversée par la colonisation française mais subsiste toujours avec ces hommes dont le statut oscille entre un rôle social et spirituel, le transgenre et l’ homosexuel.  Ce qui intéressait Kehinde, c’était d’explorer le lien entre la peinture de Gauguin, cette culture Mahu qui subsiste, et le fantasme français de l’exil, de l’exotisme, mais aussi et de l’ère coloniale française, avec toutes les ambiguités que cela représente. Toute l’exposition, même si elle parait très figurative, belle et séduisante pose la question de la représentation, de la construction de l’identité. Ce n’est pas un hasard si Barak Obama a choisi Kehinde Wiley pour son portrait officiel de sortie, lui-même métis, qui s’est complètement reconnu dans son travail. Représenté assis ce qui était assez rare, dans une position détendue, à l’encontre de l’iconographie du pouvoir classique, sur un fond de feuillage constitué de différentes fleurs qui symbolisent les racines de Barak Obama : Hawaï, le Kenya, Chicago…C’est aussi un portrait qui révèle – peut-être – la part assez féminine d’Obama.

Quelle est une journée type de la directrice de la galerie Templon ?

J’ai commencé ma carrière aux Etats-Unis, à New York où je travaillais pour la galerie Lelong et je suis rentrée en France en 2002 pour prendre la direction de la galerie Templon, ici à Paris. La journée s’organise selon que l’on voyage ou pas puisque maintenant, et c’est une donnée que je n’envisageais pas du tout au début de ma carrière, le galeriste voyage en permanence. Nous revenons de la Biennale de Venise, la semaine d’avant nous étions à Cologne, Bruxelles, Dubaï, Hong Kong, New York… Le marché de l’art est un des marchés les plus globalisés qui soit.
Aujourd’hui être galeriste est certes être un « boutiquier », accueillir le public, les collectionneurs, préparer les expositions, travailler avec les artistes comme un agent d’artistes, mais aussi parcourir le monde, tenir des stands de foire, organiser des expositions de musées pour nos artistes, aller voir des biennales, de grands évènements artistiques. Ce n’est pas un métier comme un autre, ni un poste ou une fonction, mais plus une vocation et un métier qui prend toute la vie. Il n’y pas de différence entre vie privée et vie publique. Nous sommes au service des artistes et nous devons, comme eux, être à l’écoute de la scène artistique, des évolutions du marché et voyager partout. Nous sommes à 100% dans notre fonction de promotion, de prospection, et fondamentalement de vente, étant là avant tout pour aider les artistes à vivre et à continuer de produire.

Le grand chamboule tout des réseaux sociaux, impact sur le marché et le métier de galeriste, les œuvres dites instagramables 

A ce jour, il y a beaucoup de fantasme sur les réseaux sociaux. Il est indéniable que la grande révolution a été internet. J’ai commencé mon métier à l’époque des diapositives et des ektachromes, ce qui coûtait très cher à envoyer dans le monde entier. Les collectionneurs comme les journalistes étaient à la même enseigne. Nous devions nous munir de gros classeurs avec de nombreuses photos imprimées. Aujourd’hui, la vitesse a tout changé, on envoie de nouvelles œuvres à nos collectionneurs d’un clic de téléphone portable. En réalité les réseaux sociaux sont formidables pour le grand public, mais pas encore un outil de vente -pour le moment-
Pour ce qui est des œuvres instagramables, je n’ai pour ma part en plus de 20 ans de carrière jamais vendu un seul tableau par instagram. Cependant, instagram est une fenêtre sur le monde absolument extraordinaire. C’est mon réseau social préféré. J’y passe de nombreuses heures, ce qui me permet de collecter de précieuses informations : cela me permet d’avoir accès autrement à des expositions, d’en savoir plus sur un artiste à travers ses photos et celles prises par les autres. Même si c’est un outil d’information et de veille efficace, cela ne s’est pas encore traduit en chiffres. Il y a eu beaucoup d’expérience de plateformes de vente en ligne qui nous permettent d’entrer en relation avec des acheteurs potentiels mais au final la vente se fait toujours face à l’œuvre. Souvent le collectionneur va se décider en venant voir l’œuvre en personne. Parfois après en avoir vu des dizaines sur des salons, des expositions, il peut éventuellement se décider en un clin d’œil sur une photo mais, en réalité rien ne remplace une rencontre avec l’œuvre surtout pour les artistes que nous défendons. A la galerie Templon, nous sommes plutôt sur une ligne de «  peinture », et des œuvres, où les notions de représentation, de beauté, de la main de l’artiste, de son originalité, sont essentielles. Une œuvre semi manufacturée, comme une photographie,un objet, une figurine de Kaws, une sculpture de Koons, s’y prête peut-être plus facilement. Nous sommes plus « in real life ».

Le marché de l’art est l’un des marchés les plus innovants par beaucoup d’aspects, avec une économie du prototype, très globalisée et financiarisée, d’une grande complexité impliquant un grand nombre d’acteurs et d’intermédiaires (fonds, conseillers, maisons de vente..) et, en même temps, des plus traditionnels qui soit. C’est un marché où se serrer la main, le fameux « hand shake » veut encore dire quelque chose, on se met d’accord sur la vente d’un tableau sans signer de contrat, de même avec les artistes quand ils nous confient un tableau, à l’ancienne.

Quelles mutations géopolitiques récentes avez-vous observées sur le marché ? et comment rester prospectif ?

Pendant longtemps nous avons vécu sous la domination américaine, occidentale en général. Au début des années 2000, nous, occidentaux, avons commencé à regarder davantage du côté des puissances émergentes : Chine, Brésil, et plus récemment l’Inde, et à présent, l’Afrique. A la Biennale de Venise ce qui était intéressant était de voir la présence du Ghana avec un magnifique pavillon, le retour de l’Inde avec un pavillon national formidable, et le pavillon Chinois grandiose, à la hauteur des ambitions politiques du pays. Je pense que ce qu’il faut retenir est la disparition d’un seul centre. Il y a un temps dans notre européano-centrisme où nous recherchions la future capitale (New York, Londres, Berlin, Pekin ?) Depuis une dizaine d’années, nous savons qu’il faut savoir naviguer entre toutes. Je parlais tout à l’heure de ma journée type qui n’en n’est jamais une, dans la mesure où pendant une semaine je vais être à Dubaï où je vais devoir parler à des collectionneurs de la région, Arabie Saoudite, Iran, Ouzbékistan, et ensuite je change complètement de logiciel quand débarquant à Hong Kong je vais m’adresser à une autre population tout aussi sophistiquée, passionnante et intéressée, que sont les Coréens, les chinois occidentaux, les Taïwanais, qui voient l’art avec leur propre filtre. Nous devons toujours faire ce travail d’adaptation. Aujourd’hui ce n’est pas forcément toujours utile de chercher un artiste qui puisse être bankable partout, et cette question du « glocal », le global-local déjà théorisée, nous impacte vraiment. Il convient pour chacun de nos artistes de trouver le réseau idoine. Kehinde Wiley marche formidablement bien aux Etats-Unis, en Europe mais aussi au Moyen Orient, alors que c’est moins le cas en Inde ou en Chine, pour l’instant… De la même façon certains artistes français se vendent très bien en Europe et en Corée alors que c’est plus compliqué aux Etats-Unis.

Quelles rencontres ont-elles été décisives dans votre parcours ?

J’appartiens à cette génération de femmes qui, même si c’est en train de changer, n’a pas eu de mentor. C’est un des problèmes des femmes dans le monde du travail, apparemment, cette difficulté à créer du réseau utile. Je suis passée par les grandes écoles, Sciences Po, HEC, puis NYU aux Etats Unis mais j’ai manqué de rencontres décisives. J’ai beaucoup tatonné dans un monde d’hommes, pas nécessairement très ouvert. J’ai plutôt eu des « non-rencontres » décisives.
Mon 1er job a été auprès de Jeffrey Deitch à New York, art adviser/galeriste qui plus tard est devenu le directeur du musée d’art contemporain de Los Angeles, véritable touche à tout, ce qui m’a beaucoup enseigné. Conseiller auprès de grandes collections, en même temps très impliqué avec le second marché, et travaillant en direct avec de nombreux artistes comme Jeff Koons ou Mariko Mori dont il produisait des oeuvres. Il avait cette double, triple casquette, voyageait énormément et avait fait un MBA, ce qui m’a donné l’idée d’en faire un moi aussi. Je ne peux pas dire qu’il m’ait aidée mais observer son modèle m’a montré que si on voulait réussir dans ce métier, il fallait ne pas hésiter à tout faire, à être flexible, à voyager et à être extrêmement informé, éduqué avec un solide socle en finances, marketing et comptabilité.

Question plus personnelle pour finir, à quand remonte votre 1er choc esthétique ?

J’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu où l’art était très présent et en réfléchissant à cette question m’est revenue en mémoire l’une de mes premières émotions à La Défense où ma mère travaillait dans une grande tour. A l’époque, dans les années 70, la Défense était un énorme chantier mais qui portait cette idée utopique d’un lieu sans voitures avec des œuvres d’art contemporain disséminées partout. Sur la grande dalle, surgissaient deux sculptures installées en face à face, un Calder rouge et un Miro. Et je me souviens, enfant aller dans le bureau de ma mère, me mettre à la fenêtre et chercher du regard l’araignée de Calder et la femme de Miro, ce couple d’amoureux, deux œuvres qui, vues de si haut semblaient comme des jouets. C’était une façon ludique et très simple d’approcher l’art contemporain. Miro reste aujourd’hui l’un de mes artistes préférés. Ces deux sculptures monumentales, leur confrontation, leur apparition totalement incongrue au milieu du béton me bouleversaient et ont enchanté mon enfance. Je pense que l’art dans les lieux publics a vraiment une vocation importante, il permet d’enchanter le monde.

INFOS PRATIQUES :
Tahiti, Kehinde Wiley
• Templon
Jusqu’au 20 juillet 2018
28 rue du Grenier Saint Lazare
75003 Paris
• Château de Malmaison
octobre 2019
Avenue du Château de la Malmaison
92500 Rueil-Malmaison
https://www.templon.com

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