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Antoine Levi devait inaugurer son nouvel espace dans le Marais le 21 mars mais la crise est passée par là. Quel bilan fait-il de cette période et quelle stratégie a été concluante ? De nombreux collectionneurs se sont montrés fidèles et impliqués pendant cette période et ce lien physique reste primordial pour Antoine Levi qui a su imposer avec sa partenaire et compagne Nerina Ciaccia, une ligne formelle et conceptuelle d’une grande cohérence comme on le remarque avec Alina Chaiderov, artiste choisie pour l’exposition inaugurale.

Il prépare la prochaine édition de Paris Internationale dont il est l’un des fondateurs avec 2 autres confrères de Belleville, qui devrait avoir lieu au moment de la Fiac si les signaux restent au vert !

Vous inaugurez un nouveau lieu rue de Turbigo dans le Marais, comment s’est fait ce choix ?

Nous cherchions Nerina et moi un nouveau lieu depuis 2 ans pour agrandir la galerie et donner un signe de croissance à tous ceux qui nous suivent et à nos artistes avant tout. Nous étions prêts à tester et à expérimenter quelque chose de plus central dans Paris et nous avons trouvé cet emplacement qui nous plaisait beaucoup avec cette forme qui répéte celle de la galerie de Belleville, avec une entrée en péristyle et un bureau au fond qui communique directement et permet de rester très accessibles et réactifs aux visiteurs qui entrent. Ce local, deux fois plus grand que le précédent, ne représente pas non plus une croissance exponentielle en terme de volume mais il nous intéressait surtout pour sa hauteur sous plafond de près de 4 mètres ce qui est assez rare pour un rez-de-chaussée à Paris. Quand on rentre on ressent ainsi l’esprit d’ouverture d’un impluvium en architecture antique. Nous ne cherchions pas forcément dans ce quartier du marais et le hasard a bien fait les choses. Ce qui est important également est l’accès au local pour les allées et venues des divers transports.

Pour la requalification de l’espace nous avons fait appel au bureau d’architectes parisien Nicolas Dorval-Bory Architectes que nous avions invité à créer l’architecture des premières éditions de Paris Internationale et dont nous apprécions beaucoup l’approche très minimaliste et cette ouverture à la lumière qui caractérise leur travail. Nicolas a été très enthousiaste face à l’espace et a su donner une grande légèreté à l’ensemble malgré la présence des colonnes et des moulures. Pour nous, l’espace se devait de donner une vraie respiration aux œuvres et aux artistes.

L’exposition d’ouverture d’Alina Chaiderov

Dès que nous avions visité le lieu et passé un accord tacite avec le propriétaire nous avons tout de suite contacté Alina qui était à nos yeux l’artiste qui devait ouvrir le bal. Alors que beaucoup de lieux ouvrent avec une exposition collective, nous préférions le solo show d’une artiste femme qui épouse l’ADN conceptuel de la galerie, notamment tout l’héritage historique que l’on peut deviner dans son travail et dans notre programme. Alina est une artiste dont nous avons suivi l’évolution dès son master of fine arts de l’Académie Valand à Göteborg. Elle a vraiment grandi avec nous et nous avec elle, et l’attrait de son travail très rigoureux trouve un écho particulier avec l’aspect rationaliste des voumes de la galerie. Nous aimions l’idée d’une exposition assez minimale mais avec des œuvres dont l’aura psychologique et narrative allait revêtir le lieu d’une sorte de transparente évanescence. Nous laissons deviner le lieu grâce à cette exposition. Alina part du postulat d’une artiste femme, exilée d’une zone assez compliquée de l’ancienne Union Soviétique jusqu’à un pays prétendument plus moderne qui serait la Suède, sa terre d’adoption. Si la greffe a malgré tout bien pris pour elle et sa famille, il reste cet « amarcord » presque fellinien du souvenir de la vie en Russie à Saint Petersbourg, tout en mêlant le souvenir, la souffrance mais également l’ironie avec beaucoup d’effets festifs et commémoratifs comme le thé présent dans l’exposition, et l’incongruité d’éléments alimentaires qui viennent contrebalancer la rigueur conceptuelle des œuvres.

Quel a été l’impact de la crise pour vous ?

Nous avons mis le projet d’ouverture en stand by et avons souhaité maintenir l’idée stricte d’inaugurer la nouvelle galerie avec Alina. Après beaucoup d’échanges avec elle nous sommes tombés d’accord pour installer l’exposition avec elle via FaceTime ou Zoom et dès que nous serions prêts, commencer à communiquer autour de l’ouverture. Le fait d’avoir un nouvel espace inauguré en cette période de confinement n’a presque pas altéré notre économie ni notre programmation sur le long terme. Cela a juste remis en avant ce qui nous était essentiel, entrainant un décalage de deux expositions prévues au début de 2021, notamment un nouveau projet de Sean Townley.

Le digital a été le grand gagnant de la période, vos expériences en ce sens ont – elles été concluantes ?

L’expérience digitale ne nous a pas vraiment convaincus ni aidés dans cette période. Nous essayons dans une posture assez romantique d’encourager les gens à venir découvrir le lieu, à regarder les œuvres, et de discuter avec nous dans la mesure du possible et en espérant qu’il n’y ait pas une 2éme vague de pandémie. Nous avons participé à un évènement en ligne « Not Cancelled » en proposant un focus sur Zoe Williams avec des retours très timides. De même l’Armory Show a fait un focus sur notre artiste américain Evan Gilbert avec des retours assez faibles également.

En revanche l’expérience Restons Unis chez Perrotin semi digitale avec une vraie exposition a été une réussite permettant la promotion d’un artiste très jeune et pas encore très connu du public français, Piotr Makowski avec lequel nous avons déjà réalisé 3 expositions à la galerie. Pouvoir profiter du très bel espace d’Emmanuel Perrotin pour présenter ses grandes pièces qui étaient prévues au départ pour la foire de Milan Miart qui a été annulée, était une belle occasion avec un franc succès promotionnel et commercial à la clé.

De nombreuses galeries ont été fragilisées et restent menacées, quel est votre positionnement là-dessus ?

Nous avons fait de lourds investissements avec ce changement de siège social, les travaux, le déménagement et tout ce que cela peut impliquer mais nous l’avions anticipé dans notre trésorerie il y a plusieurs années, ce qui nous a permis de tenir.

De plus, nous avons continué à vendre pendant le confinement pour presque chacun des artistes de la galerie, préférant ne pas trop insister sur le digital, opérant seulement quelques posts sur instagram de nos artistes. C’est un moment où nous avons eu de la chance car beaucoup de nos confrères ont été déçus du digital malgré leurs efforts et d’autres ont continué à aller de l’avant malgré tout. Nous avons choisi une formule alternative autour non pas de la promotion d’œuvres en tant que telles mais de l’esprit de la famille qu’est la galerie pour consolider et affirmer que pendant cette période nous étions unis pour faire face par le biais d’une communication iconographique très simple.

Pensez-vous que les mesures gouvernementales ont été à la hauteur des attentes ?

Nous avons pu bénéficier des aides pour les petites structures indépendantes au moins sur 2 mois mais en ce qui concerne les aides du CNAP nous n’avons pas pu candidater car elles étaient réservées à des artistes français ou résidents en France, en nous n’en représentons pas encore. Je précise que ce n’est pas un choix délibéré ou politique et nous ne sommes pas du tout fermés à l’idée d’artistes français mais certains que nous avions repérés avaient déjà une galerie et nous savons que quand le moment arrivera ce sera le bon, comme avec Lisetta Carmi, car cette relation nous a pris du temps mais quand c’est arrivé, nous avons avec elle scellé une collaboration magnifique. Prendre le temps maintenant est véritablement la leçon à retenir de cette période. L’empressement, la course à tout n’est pas forcément une solution vivable et il faut réussir à avoir un regard distant sur notre métier qui reste avant tout une passion.

Quels collectionneurs ont acheté pendant cette période ?

Ce sont des collectionneurs fidèles à la galerie Perrotin qui ont acheté dans l’exposition Restons Unis, quant aux autres projets ce sont nos collectionneurs habituels qui se sont manifestés. Nous avons la chance Nerina et moi d’avoir fait nos armes à Turin où nous nous sommes rencontrés, elle en tant que commissaire d’exposition indépendante et organisatrice d’événements publics en art contemporain et moi comme directeur de la galerie Franco Noero. Nous avons dû cultiver dans notre inconscient un programme de galerie qui plait beaucoup aux italiens, ce qui fait que malgré l’hécatombe terrible qui est survenue en Italie, les collectionneurs ont continué à nous soutenir et nous à leur faire des propositions commerciales attractives. Nous sommes dans un échange de reconnaissance mutuelle et de confiance et non un lien strictement unilatéral.

Qui est la famille Antoine Levi ?

Nous aimons travailler avec des artistes qui sont des amis dans une relation très forte et profonde pour certains comme Francesco Gennari, Louis Fratino, Olve Sande et Daniel Jacoby avec qui nous échangeons très souvent. Il y a divers statuts et divers générations dans la galerie avec des très jeunes artistes Evan Gilbert, Srijon Chowdhury et d’autres plus affirmés comme Francesco Gennari et Ola Vasiljeva mais surtout Lisetta Carmi notre doyenne (95 ans) qui est une figure de proue de la galerie depuis 2 ans. C’est important pour nous de maintenir l’aspect intergénérationnel et de transmission qui dessine les contours de la galerie.

Quels sont vos projets à venir ?

Nous avons confirmé la foire LISTE de Bâle qui veut maintenir physiquement son édition. Après nous aurons Paris Internationale qui est notre projet, notre bébé sur le territoire et nous avions prévu ensuite de revenir à Artissima Turin avec un projet spécifique mais la situation est encore assez complexe. Pour l’année prochaine nous aurons l’occasion cet été de réfléchir à nos projections et priorités, à savoir si nous souhaitons investir davantage pour la galerie ou supprimer des foires. S’il nous était compliqué de nous projeter dans l’inactivité du confinement, le fait de reprendre de façon assez douce nous permet de mesurer graduellement les risques et les prévisions à venir.

Pensez-vous que le monde de l’art saura tirer les leçons de cette crise ?

La sensation que nous avons pour l’instant est que les choses n’ont pas vraiment changé à part les systèmes de promotion et de vente en ligne, mais dès que les galeries ont pu rouvrir nous nous sommes remis d’attaque ! Nous espérons qu’il y aura au moins une pensée plus écologique par rapport à l’art où il existe un gâchis terrible de matériaux et d’emballages très polluants. Nous essayons de réduire l’impact sur l’environnement de notre activité en proposant maintenant à nos collectionneurs quand ils achètent une œuvre de la transporter dans des matériaux recyclés. Cela reste compliqué parce que le conditionnement est toujours lié à des matières plastiques polluantes mais dès lors que l’on peut s’y résoudre c’est déjà un pas.

INFOS PRATIQUES :
Alina Chaiderov
Fugue State
Du 4 juin au 25 juillet 2020
Antoine Levi – New space venue
34, rue de Turbigo
75003 Paris
https://antoinelevi.fr

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