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Conservateur général du Patrimoine, Christophe Leribault est directeur du Petit Palais – musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, depuis 2013. Diplômé de la Sorbonne, de l’École du Louvre et de l’École du Patrimoine, il a démarré sa carrière à l’international au J.-Paul Getty Museum et plus tard comme pensionnaire à la Villa Médicis à Rome. Il a bénéficié également de la bourse Focillon à Yale University. Nous le rencontrons à l’occasion de l’ouverture des expositions Paris Romantique (Petit Palais et musée de la Vie romantique) et L’Allemagne Romantique, dessins des musées de Weimar (Petit Palais).

« J’ai eu la chance de visiter le Petit Palais quand j’étais enfant et d’y avoir mon premier coup de foudre pour une exposition, c’était Toutankhamon ! »

Reconduit pour 3 ans avec un bilan plus que réussi (boom de la fréquentation), quel est selon vous la clé de ce succès ?

Le Petit Palais qui se distingue par ses collections de peintures, sculptures et objets d’art de l’Antiquité au début du XXème siècle, avait une programmation d’expositions pluridisciplinaires couvrant toutes les civilisations qui manquait un peu d’identité au moment où des musées spécialisés très dynamiques comme le musée Guimet ou le Quai Branly avaient pris leur place dans le paysage parisien. À mon arrivée il y a 7 ans, il m’a semblé nécessaire de recentrer la programmation sur les périodes les plus riches des collections, du XVIIème siècle aux années 1900 – sans pour autant se tourner exclusivement vers les artistes dont nous avons les œuvres. Mieux mettre en valeur nos collections permanentes est un autre axe fort, d’autant qu’il fait la différence avec notre voisin le Grand Palais, toujours très dynamique mais qui en est dépourvu. Il me semble que cette démarche est à présent bien comprise du public qui est toujours plus nombreux dans nos expositions et s’avère prêt à la découverte d’artistes moins connus tels Anders Zorn ou Carl Larsson, côté Nordiques, ou, parmi les gloires oubliées de la peinture française 1900, Albert Besnard ou George Desvallières. Nous poursuivons dans cette voie à la rentrée, avec le sculpteur napolitain fin-de-Siècle Vincenzo Gemito et le grand peintre baroque Luca Giordano. Ce dernier est plus connu des amateurs mais ce sera néanmoins sa première rétrospective française. Ces monographies alternent avec des sujets thématiques, comme le Baroque des Lumières, consacrée à la peinture religieuse du XVIIIème siècle ou Les Hollandais à Paris au XIXe. C’est passionnant de pouvoir proposer ainsi une programmation alternative, et stimulant de constater que les visiteurs sont demandeurs de telles réhabilitations.

Double accent autour du romantisme, français et allemand : genèse et place de la scénographie

Pour traiter de périodes moins à la mode et d’artistes moins connus à l’exception ici de Géricault ou de Delacroix, il était important de mettre les œuvres en situation grâce à une scénographie soignée et de réfléchir attentivement à l’organisation du propos. Pour les dessins des musées de Weimar le fil conducteur était plus évident, ses œuvres ayant appartenu pour l’essentiel à Goethe ou au grand-duc de Saxe-Weimar qui collectionnait sur les conseils du poète. Nous nous sommes inspirés des couleurs d’origine de sa maison, qui se visite toujours à Weimar. Une exposition de dessins peut paraitre monotone si tout est aligné au même niveau sur des murs blancs, même s’il s’agit comme ici de feuilles de facture éblouissante. Le pari est, je crois, tenu, grâce à la générosité des musées de Weimar qui ont accepté de se dessaisir vraiment de leurs chefs-d’œuvre.
Pour évoquer Paris à l’époque romantique, nous voulions présenter aussi bien les arts décoratifs que la musique, l’opéra, le théâtre, la danse… au-delà de la peinture et de la sculpture, mais il fallait éviter de juxtaposer des chapitres trop scolaires. L’idée est venue de proposer plutôt une balade dans Paris, du matin à la fin de soirée, autour de ses quartiers emblématiques, du luxe à la vie de bohème, des salons mondains au Boulevard du Crime, avec une place spéciale accordée à Notre Dame que Victor Hugo avait remis par son roman au cœur de la cité. Chaque salle a son sujet et son style et coordonne ainsi le flot des 600 œuvres dont l’accumulation serait sinon déroutante tant il a de passerelles entre les arts à une époque où les musiciens, poètes, artistes et critiques se côtoyaient dans les salons du quartier de la Nouvelle Athènes et ailleurs.

Place de l’art contemporain (partenariat avec la FIAC)

Présenter de l’art contemporain dans des musées classiques n’a rien d’original. Le Petit Palais dont les collections se terminent à la Première guerre mondiale, ne doit certes pas trop empiéter sur le domaine du musée d’Art moderne de la Ville de Paris qui a été justement créé après-guerre à partir des collections XXe du Petit Palais qui y ont été transférées.
Notre association annuelle avec la Fiac nous a toutefois permis de renouer un lien direct avec le Grand Palais. En soutenant ce grand rendez-vous de l’art contemporain, nous avons aussi retrouvé l’esplanade piétonne, l’actuelle avenue Winston Churchill barrée pour l’occasion, dans sa vocation d’origine au moment de l’exposition universelle de 1900 qui unissait les deux palais. Avec plusieurs collègues et un commissaire invité, nous sélectionnons les œuvres destinées aussi bien à l’extérieur qu’à la galerie sud du musée et au jardin. Il ne s’agit pas de stands de la FIAC, mais d’une sélection assumée de pièces souvent de grandes tailles, présentés aux côtés de nos collections dans des espaces d’accès gratuites, avec et j’y tiens beaucoup, de jeunes médiateurs de l’École du Louvre qui offrent un support à des visiteurs pas forcément sensibles à l’art contemporain. À mon sens, plutôt que de choisir des œuvres faciles, il est plus pertinent de sélectionner des œuvres parfois complexes mais accompagnée d’une médiation dédiée. Nous accueillons également chaque année au même moment un invité sur une durée de trois mois pour un vrai dialogue avec les collections permanentes, comme Kehinde Wiley et ses vitraux néo-gothiques, Andreas Serrano ou Valérie Jouve et leurs photographies sans concession et cette année, Yan Pei Ming qui se mesurera avec Courbet à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. C’est un rendez-vous désormais bien installé mais concomitant avec la Fiac à l’automne, il ne s’agit pas de transformer toute l’année le Petit Palais en un musée d’art contemporain !

Autre trait contemporain : Le nouveau restaurant, le Jardin du Petit Palais
Il y a avait déjà un restaurant au musée, bien pratique dans ce quartier de grandes tables très fermées, mais nous avons souhaité en rénover le décor et fait évoluer la formule avec d’une part, une carte plus raffinée, signée de la cheffe Amandine Chaignot, à la mezzanine, et, en bas, une offre plus accessible et rapide. C’est important de permettre ainsi une pause dans la visite au milieu de cet oasis de verdure.

Course à l’audience entre musées 

Paris musées, l’établissement public qui regroupe les 14 musées municipaux, ne nous donne pas des objectifs chiffrés insurmontables. Sa priorité est davantage la qualité de l’accueil et que nous nous adressions à tous les types de publics, grâce notamment à des pédagogies innovantes. L’année dernière nous avons affiché une fréquentation record de 1,2 millions de visiteurs, supérieure à celle du Grand Palais. Mais nous ne nous inscrivons pas dans une course quotidienne avec notre voisin, et je ne tiens pas à voir affluer une foule compacte qui rendrait la visite impossible et découragerait les Parisiens de venir. Le Petit Palais doit rester un lieu de délectation qui peut certes accueillir beaucoup de monde par ses volumes mais en privilégiant un vrai temps de visite autour d’une pause au restaurant ou à l’auditorium qui offre une large programmation culturelle complémentaire, souvent gratuite comme l’accès aux collections permanentes. Dans une ville assez tendue comme Paris, il est très important de ménager des moments de découvertes agréables.

Les rencontres décisives de votre parcours

J’ai eu la chance de commencer ma carrière aux États-unis au musée J. Paul Getty, une expérience fascinante pour un jeune étudiant plongé dans un musée qui défrayait alors la chronique par ses budgets d’acquisitions presque sans limite. J’ai eu un directeur de thèse remarquable, l’historien de l’art Antoine Schnapper, trop tôt disparu, mais j’ai également été marqué par Pierre Chaunu pendant mes études d’histoire, et lors de mon séjour à la Villa Médicis, j’ai pu lier une amitié durable avec le grand professeur d’Oxford qu’était Francis Haskell, dont les travaux sur le collectionnisme et l’histoire du goût m’ont ouvert de nouveaux horizons. L’autre rencontre déterminante a été celle de Pierre Rosenberg, l’ancien Président-directeur du Louvre ; un grand découvreur, grand attributionniste, dégageant une énergie communicative qui m’a poussé à creuser mes recherches sur le peintre Jean-François de Troy et toujours mieux regarder, fouiller, revenir sur les certitudes trop faciles – mais aussi s’obliger à mener à terme les projets.
J’ai donc eu de nombreuses bonnes fées qui ont conforté mon enthousiasme de départ et m’ont convaincu qu’il fallait à mon tour faire partager au public les redécouvertes de l’histoire de l’art. C’est notre rôle de passeur dans les musées où il faut déployer à la fois de l’érudition et de la pédagogie, savoir être à l’écoute du public sans renoncer à assumer des partis-pris.

INFOS PRATIQUES :
Paris Romantique
Une exposition au Petit Palais et musée de la Vie romantique
Jusqu’au 15 septembre 2019
Allemagne Romantique, Dessins des musées de Weimar
Jusqu’au 1er septembre 2019
Ouvert tous les jours, sauf le lundi
entrée payante pour les expositions temporaires
13/11 €
billet couplé 2 expositions
application gratuite sur IOS et Androïd
Café restaurant le Jardin du Petit Palais
ouvert de 10 à 17h, 19h les soirs des nocturnes (vendredis)
http://www.petitpalais.paris.fr

A LIRE :
Parenthèse fin de siècle et fantasmes symbolistes de Fernand Khnopff au Petit Palais
Les vacances d’hiver au Petit Palais, Musée Des Beaux-Arts

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