Pour sa troisième carte blanche, notre invitée de la semaine, Frédérique Founès, co-fondatrice de l’agence Signatures, présidente du CLAP et directrice artistique du Moulin Blanchard, nous partage une image qui ne l’a jamais quittée : « Cuesta del Plomo », photographie prise par Susan Meiselas au Nicaragua en 1978. Un corps abandonné dans un paysage luxuriant, la violence dissoute dans la beauté : une œuvre qui l’a conduite à s’interroger sur ce qu’une image peut faire qu’aucun mot ne peut accomplir.

Lorsque 9 Lives m’a proposé une carte blanche, j’ai d’abord pensé écrire un article sur une exposition ou un livre qui m’auraient marquée. À chaque fois que j’essayais d’écrire, c’est la même image qui revenait : « Cuesta del Plomo », une photographie prise par Susan Meiselas au Nicaragua en 1978, en pleine révolution sandiniste contre la dictature.

Je l’avais découverte dans un ouvrage consacré aux cinquante ans de Magnum Photos aux Éditions Hazan. Je viens de rouvrir ce livre plus de trente-cinq ans après.

La photographie est reproduite en double page. Elle représente un corps mutilé, en décomposition, qui disparaît dans la pliure centrale de l’ouvrage. Cette coupure maladroite renforce la sensation que la terre absorbe le cadavre abandonné.

Le « Cuesta del Plomo », c’est la colline du plomb. Une pente située à l’extérieur de Managua où les forces du régime d’Anastasio Somoza Debayle venaient abandonner les corps des personnes exécutées puis portées disparues par la dictature.

Lorsque l’on a interrogé Susan Meiselas sur l’origine de cette photographie, elle a raconté à plusieurs reprises avoir découvert le corps à cause de l’odeur alors qu’elle roulait hors de Managua.

Le calme règne dans cette image. Le paysage est luxuriant, magnifique. Aucune arme, aucun affrontement, aucune interaction humaine ne montre directement la violence. Pourtant elle est partout. Elle réside dans le contraste entre la mort et la beauté, entre la persistance de la nature et notre condition humaine. Cette violence silencieuse glace et empoisonne lentement le regard. Elle se diffuse dans une terre de mémoire devenue inhabitable.

Ce sentiment, je l’avais déjà éprouvé au lycée en lisant « Le Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud, puis plus tard en regardant « Nuit et Brouillard » d’Alain Resnais. Dans les trois œuvres, tout commence par une apparente tranquillité. Un vallon traversé de lumière chez Rimbaud, des baraques et les terrains verdoyants chez Resnais, la végétation tropicale chez Susan Meiselas. Dans les trois cas, le paysage finit par révéler une mort dissoute dans le décor et continue de porter les traces de la barbarie.

À l’époque où je suis tombée sur « Cuesta del Plomo », on parlait peu du regard occidental porté sur les conflits du monde ou du statut des photographies de guerre, qui avaient déjà franchi les portes des musées, et que l’on trouve désormais sur les cimaises des galeries. Ce qui questionnait déjà, c’était la transformation de la souffrance en objet esthétique. Comment une image pouvait-elle être à la fois belle et presque impossible à soutenir ?

Je crois que c’est cette ambiguïté qui, la première fois que j’ai vu cette image, m’a autant bouleversée et interrogée. Elle m’a obligée à poser mon regard sur ce que l’on cherche généralement à fuir. Si cette image ne m’a jamais quittée, c’est sans doute parce qu’elle a constitué une expérience politique, non pas au sens idéologique, mais au sens sensible.

Aujourd’hui encore, en rouvrant ce livre, je retrouve cette impression intacte. Certaines images ne documentent pas seulement l’histoire, elles vivent en nous comme des paysages intérieurs glaçants.

L’image est visible à cette adresse
https://www.sfmoma.org/artwork/2006.68/
⚠️ TW : Images pouvant heurter la sensibilité

La Rédaction
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