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Carte Blanche à Numa Hambursin : Jonathan Meese, la diktatur der kunst

Temps de lecture : 3 minutes et 48 secondes

Numa Hambursin est notre invité de la semaine (lire son portrait publié lundi 10 avril), dans le cadre de sa carte blanche, il a souhaité parler de l’artiste qu’il expose actuellement au Carré Sainte-Anne de Montpellier : Jonathan Meese.

Curieux exercice qui consiste à écrire sur une exposition déjà inaugurée, et qui bientôt touchera à sa fin. Un événement chasse l’autre, l’aval éclipse l’amont, une fois installée la bête ne nous appartient plus, elle nous échappe, elle vit seule son existence éphémère, elle tisse ses propres liens avec le public et la critique. En général l’histoire se termine par les discours et le repas post-vernissage, elle se prolonge parfois jusqu’à la sortie du catalogue quelques semaines plus tard. La situation est bien différente pour les galeries dont le travail ne fait que commencer le soir de l’inauguration. Les sentiments sont confus à l’heure d’abandonner son bébé à d’autres, ils épousent dans mon cas les symptômes d’un post-partum. Il m’est arrivé de m’échapper de la cohue du vernissage pour une ruelle déserte ou un banc sur une placette, entre soulagement, décompression et nostalgie, déjà. Pour Jonathan Meese, aspiré par la spirale d’un combat dessiné et d’une tension perceptible, je n’ai pu goûter à l’aboutissement du travail accompli.

Cette exposition est la plus clivante de celles que j’ai montées à Sainte-Anne, avec peut-être La passion de Stéphane Pencréac’h en 2010. Je me demande s’il était bien judicieux de laisser un livre d’or à la sortie. Les hommes sont ainsi constitués : ils expriment les louanges de vive voix et couchent leurs colères sur le papier. Je suis bâti à l’inverse et n’écris le plus souvent que pour complimenter, bien peu pour démolir, sans doute à cause de l’effort que demande la plume à mon indolence. Pourquoi perdre quelques instants d’une journée printanière à exercer une bile dont personne n’a cure ? Mieux vaut laisser cela à un déversoir comme Facebook. Je noircis le tableau en vous évoquant ce livre d’or. Si les critiques sont nombreuses et parfois insultantes, avec pour leitmotiv « C’est donc à cela que servent mes impôts ! », beaucoup de commentaires sont élogieux à faire rougir. J’accepte les uns et les autres, persuadé dès lors que l’exposition a touché son but. Le danger le plus sournois qui menace l’art contemporain dans sa version soupe tiède est l’indifférence polie. Je demandai récemment à une journaliste culture ce qu’elle avait pensé sincèrement d’une exposition montpelliéraine ennuyeuse à bâiller. Elle me répondit : « Je ne sais pas, c’est difficile à dire… Tu sais, c’est de l’art contemporain ». Non, je ne sais pas et ne parviens à m’y résoudre. Cela me rappelle une histoire plus ancienne, une dizaine d’années, que j’ai maintes fois racontée. Je parlais à un ami titulaire d’un doctorat en philosophie de l’expo d’une artiste contemporaine et le priais de s’y rendre pour me donner son sentiment, sans lui dévoiler le mien. Au bout de quelques jours, nous nous retrouvions autour d’un café. Mal à l’aise, il prit un air contrit : « Je ne sais pas, je ne veux pas juger… Je n’y comprends rien à l’art contemporain ». Je le rassurais, n’ayant rien compris moi-même. Le type était docteur en philosophie (spécialiste de Heidegger dans ma mémoire), avait une connaissance encyclopédique de l’art des siècles passés, mais il ne se croyait pas autorisé à émettre une opinion sur une installation contemporaine absconse portée par un discours intimidant. Cette escroquerie, l’une des plus extravagantes des dernières décennies, a été imprimée patiemment sur nos cerveaux apeurés par l’idée de raisonner comme un colleur d’affiches du Front National. Alors oui, l’exposition de Meese est clivante, mais au moins suscite-t-elle réactions et empoignades.

Jonathan Meese a parfois joué de la provocation, s’attirant l’étiquette de bad boy de la peinture allemande, une image qu’il essaie aujourd’hui d’un peu nuancer. Quel artiste normalement constitué n’en éprouve jamais la tentation ? Jetez un coup d’oeil à son site internet. Quelques jours avant le début de l’expo, je recevais des appels téléphoniques inquiets et percevais sur les réseaux sociaux les frémissements d’une agitation naissante. Certains symboles ont à juste titre mauvaise presse, y compris lorsqu’il s’agit ostensiblement de caricature et de bouffonnerie. A-t-on le droit d’effectuer le salut nazi même pour se moquer, même pour fustiger les tentations totalitaires souterraines de nos sociétés volontiers démocratiques ? Le débat serait trop long à trancher ici. Pour ma part, il me semble que oui, comme l’a déclaré un tribunal de Kassel à propos de Jonathan. Mais je peux tout à fait concevoir que l’on voit les choses autrement. Par contre, je n’accepte pas la mauvaise foi qui consiste à prendre au premier degré, au pied de la lettre, une démarche si ouvertement humoristique. Le mot fasciste ne fut pas employé, mais il transpirait de commentaires qui rêvaient d’en découdre. Les oiseaux de mauvaise augure en furent pour leur frais car l’exposition de Montpellier différait en tout point du scandale attendu.

Est-ce le fait d’exposer en France ? Dans une ancienne église peut-être ? Jonathan aurait-il atteint l’âge de raison (pitié, non…) ? C’est en vain que l’on chercherait à Sainte-Anne traces de violence ou de sexe. Certains ont épluché sans succès les cimaises à la recherche d’une croix gammée. Et s’il fallait résumer ce joyeux chantier en deux mots : enfance et liberté. Des peluches revêtues de casques à pointe en plastique souple, des épées de chevalier et des haches en bois, deux fusils à eau restés dans leur emballage, un Dark Vador couvert de peinture rouge, des photos de sa jeunesse, des masques grimaçants, la litanie des objets qui ont bercé nos premiers jours. Les gamins parcourent l’installation en riant, saisis qu’une visite dans un musée puisse être pour une fois si réjouissante. Le tout parsemé de détails plus inquiétants et discrets, comme digérés par ce grand manège, la prison, les marks dévalués de la République de Weimar, un Polit Buro d’opérette, des sentences énigmatiques en allemand. Diktatur der Kunst. Kunst ≠ Kultur. En chat échaudé, je ne la commenterai plus celle-ci. Et puis cette fantaisie revendiquée, cette démesure, le refus du sérieux ombrageux, une peinture délirante qui colle aux doigts et qui sent bon, bref tout ce que j’adore dans l’art contemporain quand il lâche les chevaux sans se préoccuper des nuages de poussière.

Lire le portrait réalisé par Marie de la Fresnaye publié le 6 avril dernier :
http://9lives-magazine.com/12559/2017/04/06/gargantuesque-jonathan-meese-retranche-grotte-carre-sainte-anne/

INFOS PRATIQUES :
Dr. Merlin de Large (Marquis Zed de Baby-Excalibur)

Jonathan Meese
jusqu’au 30 avril 2017
Carré Sainte-Anne
 2 Rue Philippy
34000 Montpellier
http://www.montpellier.fr