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Rencontre avec Marc Dondey, directeur général de la Gaîté Lyrique

Temps de lecture : 6 minutes et 1 seconde

C’est à l’occasion du festival « Sors de ce corps » que nous rencontrons le directeur de la Gaîté Lyrique, le franco-américain, Marc Dondey à la tête de cet ancien théâtre reconverti en salle de spectacles et centre des arts numériques de la Ville de Paris à partir de 2011. Ce producteur ultra diplômé à qui l’on doit notamment le Shadok, une fabrique d’innovation à Strasbourg entend relever le défi de la mobilité et du partage pour que cette vitrine retrouve son souffle et ambition après un 1er mandat de gestion non reconduit.

Nous ne sommes pas dans une niche ou un phalanstère. Nous sommes dans un écosystème forcément poreux et ouvert.

9 lives : Genèse du festival « Sors de ce corps » conçu avec la Biennale Nemo ?

Marc Dondey : Le lien avec Gilles Alvarez, directeur de la Biennale Nemo s’est fait de manière accidentelle, spontanée et tout de suite concentrée sur un propos que l’on partageait sans le savoir. Comme les rencontres artistiques réussies c’est souvent le résultat d’un long parcours d’où émerge à un certain moment un territoire commun. Nous connaissions bien Nemo, son évolution par rapport aux champs numériques, le travail mené en particulier avec le Centquatre sur les arts visuels et les expositions, la préoccupation éditoriale du choix de thématiques, cette année la Sérendipité.
Du côté de la Gaîté Lyrique en m’appuyant sur les actions menées avant mon arrivée il y a 1 an 1/2 j’apporte un double prolongement : sur la question pluridisciplinaire de complexifier le mélange en faisant intervenir des questions autour du corps, de la narration, du jeu, de la dramaturgie mais sous un prisme qui connecte les arts visuels avec la question du spectateur.
Autre prolongement, en accord immédiat avec Gilles Alvarez, a germé l’idée d’un temps plus concentré pour aller plus loin et réunir des propositions autour des questionnements des rapports entre arts et technologie. Et au delà les rapports au contemporain, au social, au politique avec des modalités de circulation à géométrie variable entre les personnes et les œuvres. La question de l’individu et du collectif est posée dans le protocole même des parcours et des représentations.
Et de manière plus ouverte, s’adresser à tous qui vivons dans le même corps, le même monde hautement technologique où la question de l’identité est posée comme un horizon d’intimité, de tabou, de frontière Comme un espace à conquérir avec le travail du collectif INVIVO autour de la commercialisation du sommeil (temps non exploité), lieu de résistance, de plaisir. La technologie est-elle un vecteur d’émancipation ou au contraire d’asservissement ? et comment les artistes s’approprient cette interrogation et la transforment en objets différents les uns des autres.
Rappelons que nous sommes dans le lieu héritier du théâtre de music hall des grands boulevards, lieu de l’attraction, de la rencontre entre l’expression non verbale, la pantomine, le politique détourné, la tradition du montage…. Cette question des attractions et de la manière dont elles se répondent est l’un des principes de construction du festival et des parcours que vous êtes invités à emprunter avec nous tout le week-end.

9 lives : L’ADN de la Gaîté Lyrique

M. D. : Un 1er mot clé est foisonnement qui renvoie à l’architecture et l’histoire du lieu.
Ce que fabrique la Gaîté est lié à la richesse du lieu et sa complexité, soit 5 lieux regroupés en un seul. Avec :
un espace d’exposition qui peut être aussi espace expérimental, une salle à 360°, un auditorium presque un centre d’art en soi, un lieu de vie au 1er étage avec le centre de ressources, des espaces de rencontre, un bar en accès libre, au 2ème étage la grande salle qui est le poumon artistique et économique de la Gaîté Lyrique avec des rythmes très différents selon que l’on y donne des concerts ou des événements en lien avec des acteurs économiques.
Autre configuration de travail possible avec les studios où les artistes peuvent développer des projets et enfin un espace pour les résidences de durée très variable.
Donc le foisonnement il est à la fois dans la répartition de l’espace et aussi dans la pluridisciplinarité de la programmation.

Autre mot très important : les musiques avec cette salle de concert hors norme par sa qualité acoustique pour les musiques amplifiées spécifiquement, même si cette salle a aussi ses limites.

3ème mot clé : le rapport au monde contemporain et aux usages.
Le numérique en ce qu’il interpelle le contemporain et les usages du quotidien avec la question de la transmission, autre mot clé comme avec Capitaine futur pour apprendre en famille.
Le mot festival enfin caractérise bien le lieu qui se prête à des propositions qui font circuler les publics dans des formats se répondant les uns les autres.

Dans l’évolution de la Gaîté et parce que les technologies bougent si rapidement nous ne sommes plus tout à fait dans le même environnement ni la même mission qu’en 2011. Au départ l’accent était mis sur les musiques actuelles et le numérique, aujourd’hui nous sommes plus art et technologie, avec toujours la musique, le spectacle vivant.
L’ enjeu étant de faire de cette maison une fabrique des possibles, très prospective où l’on consolide tout le cycle de l’expérimentation, la résidence, la formation à la production et diffusion. Cette boucle ouverte sur l’extérieur offre un potentiel économique certain en lien avec des partenaires artistiques, culturels et également acteurs du champ économique et social qui se posent ces questions de création, d’innovation et de transmission, et recherchent un lieu pour le vivre et le partager. Et réciproquement nous en avons aussi besoin d’eux pour mettre la Gaîté Lyrique en position active par rapport à ces mutations simultanées qu’elles soient artistiques, environnementales ou sociales.

9 lives : Le public

M. D. : Dans la programmation nous avons une part très importante de concerts (entre 70 et 90 en moyenne par semaine), ce qui détermine beaucoup la sociologie du public. Ce que l’on remarque est la jeunesse du public de la Gaîté en majorité moins de 35 ans, assez féminin, plutôt parisien, dans une catégorie CSP++. C’est le socle, pour autant et cela depuis la réouverture de 2011 un important travail de diversification du public a été mené en direction de tout le milieu scolaire mais aussi du champ social et associatif. On pourrait faire plus avec nos voisins immédiats entre le 2è et 3ème arrondissement, vaste champ possible comme avec le Conservation National des Arts et métiers et aussi avec tous les incubateurs et pépinières proches comme Le Liberté Living Lab, Numa, la Paillasse avec qui nous travaillons déjà. Une sociologie d’un public qui à la différence de beaucoup d’autres institutions culturelles, est sensiblement plus jeune et déjà sensible à nos enjeux. D’où l’importance des efforts entrepris vers un public non acquis.

9 lives : Le fonctionnement au quotidien

M. D. : Nous fonctionnons comme un ruche et nous avons pu tomber dans le travers de trop en faire parce que l’intérêt des propositions, les envies, les opportunités sont supérieures à nos moyens à la fois humains et financiers.
Nous sommes 55 personnes en CDI avec 80 équivalents temps plein sur une année.
Le financement se répartit pour moitié de compensation de la ville pour les missions de service public et le reste sont des ressources propres de billetterie, d’évènementiel avec des locations d’espaces, de bars, de partenariats et mécénat.
Notre budget s’élève à 7,5 millions € avec une aide de la ville de Paris qui va se stabiliser de 4 millions par an.

9 lives : Projections dans le futur

M. D. : Je souhaite que l’on développe tout le volet expérimental, pour faire créer ensemble des gens qui n’ont pas de lieu dédié. C’est une mission formidable pour la Gaîté avec des espaces qui permettent de le faire.
Par exemple l’artiste Hicham Berrada qui développe des réactions chimiques dans des sortes d’aquariums, filmées et projetées sur un écran, ce qui devient un paysage amplifié à la fois minéral, mental, végétal, sub-aquatique, d’une beauté fascinante. Il vient à la Gaîté avec le compositeur Laurent Durupt qui improvisera la transposition musicale de la dite réaction. Cette proposition qui a naturellement sa place dans un musée peut également l’avoir à la Gaîté à travers cette circonstance particulière suggérée où le public peut rester, repartir, revenir.
Nous faisons aussi avec l’ADAMI à partir de leur programme les « Culture Experience Days » qui consistent à réunir une soixantaine de personnes de tous horizons pour évoquer des projets, en l’occurrence pendant 3 jours autour du spectacle vivant et de la technologie. Les participants étaient des artistes, des développeurs web, des makers (fabricateurs). C’est un apprentissage de la création dont nous avons beaucoup à retirer.
Le Living Lab et la Gaîté Maobile.
L’idée de cet espace : le laboratoire ouvert pour s’affranchir des anglicismes correspond à ce que je viens de vous décrire. C’est un projet au long court.
La Gaîté Mobile n’est pas encore concrétisée, l’idée est d’aller monter à l’extérieur ce que nous fabriquons ici, vers des personnes qui ne viennent pas spontanément à la Gaîté Lyrique.
J’espère que nous allons pouvoir développer ce hors les murs, en commençant par traverser la rue pour rejoindre le CNAM avec des publics différents mais des recoupements possibles.

9 lives : Prospective

M. D. : Nous mettons en œuvre cette mission à travers le programme intitulé la « Fabrique de la Gaîté », charnière entre les résidents qu’ils soient artistes ou producteurs qui accomplissent cette fonction de veille et de recherche et contribuent à notre programmation. Par exemple avec « Sandglasses » de la compositrice lituanienne Justè Janulytè co-réalisé avec le CNAM ou la compagnie Horde en résidence qui est en train de créer une plateforme qui collectionne toute une série d’expériences chorégraphiées spécifiquement pour internet, un vrai travail de recherche.
La Fabrique de la Gaîté est aussi en interface avec les responsables de programmes, le service de relation au public et aussi avec tout le volet entrepreneuriat. Ce dernier reste encore en cohabitation avec les autres fonctions du bâtiment alors que nous pourrions encore faire mieux avec les partenaires économiques.

INFORMATIONS PRATIQUES
Capitaine futur et la super nature
Jusqu’au 15 juillet 2018
Prochains ateliers, rencontres, projections, spectacles…
Agenda des concerts :
https://gaite-lyrique.net/concerts
La Gaîté lyrique
3 bis rue Papin
75003 PARIS
Horaires : Du mardi au samedi de 12h à 21h, et le dimanche de 12h à 18h.