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Daro Sulakauri est une jeune photojournaliste géorgienne qui s’est rapidement imposée dans le monde compétitif de la presse internationale. Elle était exposée dans le cadre de l’édition 2018 de Kolga Tbilisi Photo. Une occasion d’échanger avec elle sur sa vocation et ses convictions.

Daro Sulakauri nous reçoit dans sa maison familiale en plein cœur de Tbilissi. Là même où s’est tenue son exposition « Changing Horizon ». Là même où s’est déroulée, sous ses fenêtres, l’histoire de son pays. Là même où son père et sa mère, artistes et intellectuels, l’ont encouragée très jeune à poursuivre sa vocation de photographe.

Daro naît en 1985 et grandit dans une Géorgie en plein conflit. Les conditions de vie devenant de plus en plus difficiles, ses parents décident pour leurs deux filles de déménager aux Etats-Unis. « Là-bas, il nous arrivait à ma sœur et moi de faire semblant d’être de retour au pays. Nous nous cachions dans le placard, éteignions la lumière et allumions une bougie. Car dans les années 90, nous n’avions ni eau, ni électricité là-bas… »

Au fil des années, son père réalise qu’elle oublie sa langue maternelle. « Il a alors pris la décision de rentrer, pour que nous n’oubliions pas nos origines. (…) Le pays était encore sous domination russe. L’anglais n’était pas répandu. Je trouvais difficile de réapprendre le géorgien ». Il y a eu alors un moment clé. « Mon grand-père avait un appareil photo. J’ai commencé à m’en servir. Dans cette période de transition, il est devenu mon mode d’expression ». Sa sœur aussi prend des photos. « J’étais fascinée par les planches contact qu’elle rapportait à la maison. Encore aujourd’hui, j’aime la pellicule. Je suis de la vieille école, même si je dois réaliser bon nombre de mes projets en digital ». Elle a seize ans quand elle intègre une école de photographie, Sepia. « J’ai dû patienter avant de pouvoir m’inscrire, car j’étais trop jeune. Il n’y avait qu’un seul professeur. Pendant deux ans, il m’a dit de sortir et de revenir avec des photos nettes. C’est lui qui réalisait l’éditing. Si bien que, très jeune, j’ai pu me constituer un portfolio ». De son côté, son père la pousse à improviser. « Et puis, j’ai découvert les photographes de Magnum. Robert Capa, mais aussi Marc Riboud, que ma mère a d’ailleurs reçu ici, alors qu’il était en reportage. Les manifestations contre le régime en place, la révolution, les hommes en arme, tout cela nous l’avons vécu devant notre maison ».

Cela laisse des traces. Daro commence par des photos de ses proches. Mais rapidement, elle élargit son champ d’exploration. « Mes souvenirs d’enfance et d’adolescence les plus forts sont liés à ma famille, à mon pays. Ma génération a connu une période de mutation perpétuelle dont j’ai voulu témoigner. J’ai grandi avec mes sujets ! Ils sont ma première inspiration ». Après ses études à l’université de Tbilissi, elle est admise à la célèbre ICP (International Center of Photography) de New York dont elle sortira diplômée en 2006. Le besoin de contribuer à son pays la fait rentrer en Géorgie. « Il y a tant de problèmes ici. Il faut faire sortir les histoires hors des frontières ». A l’ICP, elle s’est formée au storytelling. « J’ai appris que l’on pouvait raconter quelque chose à travers une série et non plus se contenter d’une image seule, isolée ». Son premier reportage sur les réfugiés tchétchènes lui vaut la 2ème place au Magnum Fondation’s Young Photographer in the Caucasus award en 2009. « Mon arrière grand-mère était tchétchène. Je voulais montrer un autre versant de la situation ». En 2015, elle remporte le prix Lensculture pour sa mini-série sur les mariages précoces. « J’ai été très critiquée, voire attaquée, pour ce sujet. Les médias géorgiens ont même trafiqué mes légendes. Heureusement, les réseaux sociaux ont permis d’ouvrir le débat. Il faut informer les jeunes filles qui souffrent d’un manque d’éducation et changer les mentalités. Ici, enfin, la loi protège les mineures ».

Daro parle aussi de son reportage sur les conditions de travail des mineurs pour lequel elle a subi d’autres pressions. « Pendant deux ans j’ai essayé de le publier dans National Geographic Géorgie, sans succès. C’est finalement la version américaine qui le fera. Il est devenu viral et a permis une certaine prise de conscience ».
D’autres titres prestigieux comme le New York Times Lens, der Spiegel ou Forbes Magazine relaient régulièrement ses images.
Pour Kolga, elle a choisi de présenter un extrait de son reportage sur la guerre larvée qui se joue à la frontière entre la Géorgie et la Russie. « C’est un sujet que j’ai pu approfondir lors de la World Press Photo Joop Swart masterclass à laquelle je suis si fière d’avoir participé en 2017. Je peux dire que cette expérience, ce groupe ont changé ma vie ».

Pour l’heure, son quotidien se partage entre commandes pour la presse étrangère et pour des ONG telles que Unicef ou MSF. Elle sera exposée lors de la prochaine Foire du Livre de Francfort dont la Géorgie est le pays invité. Quant à sa nouvelle enquête personnelle, elle porte sur les femmes kidnappées au Kazakhstan.

Après deux heures d’entretien, on en est sûr. Daro Sulakauri cache derrière sa frêle silhouette une détermination sans faille.

http://www.darosulakauri.com
https://www.kolga.ge

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