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Cérès Franco, Œuvre Vie au Musée de Laval 2/2

Temps de lecture : 7 minutes et 26 secondes

Retrouvez la suite de notre article sur la collection Cérès Franco exposée actuellement au Musée d’Art Naïf et d’Arts Singuliers à Laval. Riche de près de 2000 oeuvres, sous le titre Cérès Franco en territoires imaginaires, l’exposition est présentée jusqu’au 3 Mars 2019.

La Collection

Quelques deux mille pièces constituent aujourd’hui sa collection, fil d’Ariane, fil du temps, dans un lien direct avec la vie.

La collection n’est pas issue d’un protocole pulsionnel, d’une fièvre à thésauriser, à amasser, tout au contraire, elle est issue du grain même de la vie, dans sa générosité, dans son ouverture, dans ses combats.

Les premiers temps sont ceux des partages et des entraides, des trocs, des échanges, selon les évènements. La vie pour les artistes est dure, la passion qui les anime est une urgence, peindre, peindre plus que tout et tant pis si l’on manque de tout, justement, sauf de l’amour de la peinture. Plus tard, quand certains de ceux là acquièrent une notoriété c’est que, souvent Cérès a oeuvré dans ce sens. Et à quoi répondent, de son point de vue, ces années de formation, ces années de conquête, ces années où l’Art Brut, l’Art Naïf prennent leur essor auprès d’un public toujours plus large, sans que pour autant l’effet marchand s’en ressente véritablement immédiatement et lui donne cette possibilité de collectionner plus et plus avant.

L’école de la Vie.

Blaise Cendrars écrit “ Je ne trempe pas ma plume dans un encrier mais dans la vie.”, c’est là toute la richesse de cette collection qui a son envers secret, son plein et ses déliés, son relief, comme un paysage majuscule où se croisent les oeuvres, s’échangent leurs magies, voyagent l’esprit du jour, au delà de ce qui les définit analytiquement. Ce sont des êtres animés du souffle prodigue de leurs créateurs, Cérès, en quelques sortes n’a pas pu s’empêcher de les retenir, pour vivre avec elles. Elle s’en explique très bien, cette collection est fondée sur l’amour et la folie de la peinture.

“Quand je gagnais de l’argent avec la peinture, je donnais aux artistes, l’infidélité des artistes est très pénible, mais il faut l’accepter. j’ai toujours découvert des peintres qui me plaisaient, par exemple au Brésil, dans les Années 60, quand j’ai organisé Opinion 65-66, l’ambassadeur m’a donné carte blanche pour montrer la peinture brésilienne à Paris, mais il n’y avait à Rio que des faux peintres qui faisaient la Mode, abstraction, conceptuel, comme à New York ou à Paris, ce n’était pas ma peinture, alors, je suis allé chercher tout autour….. et j’ai trouvé des naïfs, de la couleur, une explosion, c’était un miracle.”

“Je suis amoureuse de la peinture, j’ai envie de la posséder, c’est comme une personne… On est très possessif dans l’amour. d’ailleurs c’est pourquoi j’ai fait une collection, c’était pour la donner à un Musée, à une fondation, pour que cela reste. Il y a la fondation Guggenheim, pourquoi pas la collection Cérès Franco, je n’ai pas honte. Je me souviens quand j’étais jeune, il n’y avait pas tout ça, les salles de concert où écouter la musique, les théâtres, les galeries, et ça m’a manqué. Il faut que les jeunes puissent se passionner pour l’art.”

Cérès Franco, Œuvre Vie Portrait de Jean Dubuffet, Jaber

Tranches de vie, Jaber et l’hiver 1982

Ainsi un chapitre savoureux prend il place quand Cérès découvre Jaber, elle est à l’époque rue Quincampoix, dans sa galerie, l’Oeil de Boeuf, rue bien connue, aujourd’hui, à la proximité du Centre Pompidou. C’est l’hiver 1982, suite à un problème de chauffage, Cérès, qui fait tout à la galerie, prépare les envois des cartons d’invitations, près de trois mille, à envoyer par la poste , chaque mois, Trois mille timbres à coller et trois mille adresses à écrire, s’interrompt pour aller chercher des bouteilles de gaz au Bazar de l’Hôtel de Ville, à proximité; Quand elle remonte du BHV…

” Jaber, c’est un cas… Il m’a suivi. Je revenais du BHV avec difficulté avec deux bouteilles de gaz, c’était lourd. Il y a quelqu’un derrière moi qui me dit “ Madame! Je veux vous aider”, il prend les bouteilles et me suit à la galerie, il entre et me dit

-“Moi aussi, je fais de la peinture!

-Vous êtes peintre?

-Oui, a t il répondu, mais il aurait pu me dire qu’il était professeur d’anglais, comme il l’a dit à une chinoise, quand il vendait ses gouaches à la sauvette.

-Montrez moi ce que vous faites.

Il revient avec deux petites gouaches, magnifiques, bien encadrées.

– combien tu en veux?

-Cent cinquante francs.

Et je les achète.

Il passe tous les matins avec sa production de la nuit, Jaber est un marchand des quatre saisons, à la nuit, s’il n’a pas vendu ses toiles ici ou là, elles fanent, dirait-on, il les vend pour trois sous à la sauvette dans la rue, il s’en débarrasse, il brade, parfois il les donne même…c’est comme ça, puis il repart. Le matin, il venait avec une pile de gouaches, chaque jour, trente, quarante, toutes belles, j’en choisissais quelques unes, je lui payais, puis il repartait. Ça a duré un moment, je prenais dix pièces par jour…. Il m’a raconté sa vie, il avait roulé sa bosse, aux États-Unis, s’était marié avec une américaine, avait voyagé. j’ai donné à voir sa peinture, je l’ai exposé en 1984, mais il était terrible, j’avais l’idée toujours de découvrir un auteur naïf, un autodidacte, un homme du commun à l’ouvrage.

Corneille

Une fois Corneille m’a donné une petite peinture puis avait voulu la récupérer, il disait que c’était cher, alors ils allait voir d’autres galeries, il vendait bien, celui là, mais il faisait une confusion entre collectionneur et client, moi, je n’étais pas son client.

…Et puis on se retrouvait le samedi soir à Belleville dans un petit restaurant pas cher pour se voir, passer la soirée avec Grinberg, Tessier, Mao To-Laï et d’autres, on parlait beaucoup, il y avait toute une vie, une effervescence, c’était simple et très chic en même temps.

Cérès Franco, Œuvre Vie Variations sur les contes de Perrault 1977, Guillaume Corneille

Considérations inactuelles

J’étais la maman, la psychiatre, le confessionnal, l’amie des artistes. Je ne pouvais pas acheter tous les tableaux bien sur. Une fois, on me téléphone: ”Cérès, le fisc va me saisir, tu me donnes ce que tu peux, tu prends tout.” Voilà ça donne une idée du contexte, personne n’était riche, on se débrouillait, c’est tout.

Par exemple Séfelosha, je trouve que c’est plus beau que Matisse, les papiers découpés et les danseuse nues, ce sont des vraies, avec les lèvres gonflées, c’est un délire; la création donne la vie.

Du général au Particulier, en 1966, était une réponse critique à la dictature brésilienne. Et puis j’ai créé L’Oeil de Boeuf sur une idée de monter une exposition avec un travail sur un fond oval, ça a bien marché.

Cérès Franco avoue dans une de ses belles déclarations:

“Je me fous de l’argent, si j’ai de l’argent je veux acheter de l’Art. j’aime les grands formats. Tu vois ce Christ qui est là, je l’ai acheté à une autre galerie, c’est un peintre mexicain, Eduardo Zamora, que je n’ai pas exposé.

Après c’est le miracle de la vie, tu rends service à un artiste, il vient te voir avec toujours quelque chose un dessin, une gouache, une peinture, et ça t’apporta la joie, le bonheur, et ça te donne la Vie. Bien des artistes étaient pauvres à cette époque, ils tiraient tous le diable par la queue et quand tu les aidais, d’une manière ou d’une autre, ils étaient reconnaissants.

Cérès reviendra ensuite sur ses artistes préférés, comme Chaïbia, Eli Malvina Heil, parcours à la limite de la folie. Nous recevons ces peintures par la force du trauma qui prend forme par l’explosion des couleurs primaires et la puissance de l’image mentale qui se manifeste, s’autonomise, se sépare du peintre et le libère en même temps.

Cérès Franco, Œuvre Vie Le Baiser 1982, Michel Macréau

Bien des oeuvres exposées ici ont une valeur critique en rapport avec les obsessions dont sont sujets les peintres; ceux ci ont appris à travers un langage pictural propre à s’emparer de ces énergies et de formuler des scènes qui appartiennent au fond grégaire d’une humanité en marche, quelque soient les pays dont ils sont issus, qu’ils viennent du Brésil ou de Pologne, toute un contexte agit, au delà du mystère de la création, par la mise en forme des personnages qui hantent, telles des ombres, puissances positives, ce fond de l’âme humaine qui ne cesse de surprendre.

L’Hybris fait ici songe et s’amende, cette violence des profondeurs mue aux portes de la nuit, mouvements inversés du miroir où circule, de l’autre côté toute une vie dont l’intime mensonge se retrouve vérité, ou dansent ces femmes rouges dans l’obscurité souterraine d’un ciel qui chavire de désir, comme un envoutement majeur, éclats de rêves, miroirs inversés, chant de l’oiseau bleu, et le rêve de Corneille accoste en cette terre ou la femme est un astre courtisé par le soleil, offert au serpent devenu barque, bateau ivre, descendant le fleuve impassible….Voyages.

Toute une poétique s’exprime à travers ces oeuvres, dans une sorte de vérité qui ne ment jamais, paradoxes évacués, il s’agit bien de ce qui occupe principalement cette collection. C’est là, à mes yeux, qu’une séduction se déploie dans toute sa générosité, permissions de rester en vie, vivant et joyeux.

Cérès Franco, Œuvre Vie Ronde, Miron Kiropol

Je pense qu’il est utile et nécessaire d’ écouter Cérès Franco à travers sa collection, yeux ouverts sur les messages qui s’y sont inscrits, replis du temps intérieur dans une proposition majeure, indéniable, vivifiante… En quelques points tous ces artistes saluent ce temps intérieur, énoncent, s’entendent à travers leurs oeuvres, se nourrissent des dialogues secrets qui ne peuvent manquer de s’établir entre eux, pour déployer toute l’ âme humaine et cette condition fameuse, au premier chef, ambivalente, entre obscurités et lumières, immanence et transcendance.

Il faut saluer ici cette passion de la peinture, Cérès est au centre de cette collection glanée, fruit du hasard et de la nécessité, œuvre-vie, plus, preuve que le monde ne peut avoir de sens s’il se prive de « cette folie de peinture » dans l’insémination de la portée de la nuit et du jour, par le cycle magique qui unit le rêve, le cauchemar, l’obsession, l’imaginaire, la fiction et le travail du peintre, son expression brute ou naïve, dans le jaillissement de l’œuvre peinte, dessinée, tracée.

il faut alors remercier le destin que Cérès n’aie pas eu, sous le coup de foudre d’un Picabia, à vendre toute sa collection, pour se l’offrir dit elle :“ j’ai eu envie de vendre tout ce que j’avais, prendre une chambre de bonne et vivre avec ce Picabia, c’est la seule fois où j’ai fait une infidélité intellectuelle à ma Collection.” Et que celle-ci demeure à la portée de tous, pour que vivent ces esprits de papiers et de pigments, pour que voyagent ces images en ambassadrice d’un art de l’urgence , de témoignages, de séductions, d’aventures et de voyages. Combats, il faut se hisser au fête de soi, comme au sommet d’un grand arbre afin de pouvoir appréhender cette vie qui flue dans la vie créatrice.

Mais plus que tout, un vers de Keats éclaire cette collection et résonne, vers au chant profond de cette âme nautile, auprès des visiteurs, je devrais dire de tout voyageur, de toute personne qui prendra le vent avec Cérès, pour découvrir ces terres étranges, ces rivages accomplis où de nouveaux soleils et d’antiques lunes brillent des feux qui firent l’Art Naïf et l’Art Brut.

« A thing of beauty is a joy for ever: Its loveliness increases; it will never Pass into nothingness; but still will keep. » John Keats.

INFORMATIONS PRATIQUES
Cérès Franco en territoires imaginaires
Du 8 décembre 2018 au 3 mars 2019
Musée d’Art Naïf et des Arts Singuliers
Vieux-Château
Place de la Trémoille
53000 Laval
http://musees.laval.fr/

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