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Partager Partager Cette année, la galerie Les Douches fête ses vingt ans. À l’automne dernier, cet espace installé dans d’anciennes douches municipales du 10ᵉ arrondissement annonçait son déménagement en plein cœur du Marais. Un choix stratégique, dans un marché en pleine mutation, pour rejoindre un quartier plus central, fréquenté par un plus grand nombre de visiteurs et de collectionneurs.. Pour autant, la ligne défendue par la galerie demeure inchangée : promouvoir une photographie à la fois documentaire et expérimentale, qu’elle soit historique ou contemporaine. Rencontre avec Françoise Morin, fondatrice et directrice des lieux. Françoise Morin – Art Cologne 2023 Vous avez ouvert votre galerie il y a bientôt 20 ans. Pouvez-vous revenir sur la genèse du projet ? Qu’est-ce qui vous a poussé et motivé à ouvrir cette galerie ? Les Douches la Galerie s’inscrit dans le prolongement de l’association Ville Ouverte, que nous avions créée en 1993. Située déjà dans le Xème arrondissement, notre espace d’expositions privilégiait alors des projets photographiques consacrés à la ville et l’architecture, avec des photographes comme Gabriele Basilico, Luc Boegly, Stéphane Couturier, Lucien Hervé ou encore Jacqueline Salmon. Le tout accompagné de la publication de monographies ou de portfolios. Nous avons monté de très beaux projets mais nos expositions demeuraient assez confidentielles. Avec notre déménagement dans les anciennes douches publiques de la rue Legouvé dans le Xème arrondissement, nous avons changé d’échelle. Nous sommes devenus une galerie plus généraliste, ouverte à un champ photographique plus conséquent. Je rêvais d’ouvrir ce lieu depuis longtemps, même si j’avais tout à fait conscience que la vie d’une galeriste n’était pas un long fleuve tranquille. Comment décririez-vous l’esprit et la mission de la galerie à ses débuts ? Que ce soit dans le journalisme à mes tous débuts ou dans le milieu de l’art aujourd’hui, les missions que je me suis fixées restent les mêmes. Transmettre, défendre des valeurs, définir une ligne artistique et tenter de s’y tenir. Deux axes se sont vite dégagés : défendre une photographie documentaire et une photographie expérimentale. Qu’elle soit historique ou contemporaine. Le terme de passeur convient parfaitement à mon état d’esprit. © Berenice Abbott – Columbus circle, 1936 / Courtesy Les douches la galerie (Exposition Jeux de mots présentée jusqu’au 13 mai 2026) Quels ont été les moments clés de la galerie au cours de ces deux dernières décennies ? Ils ont été si nombreux et toujours liés à des rencontres humaines. De nombreuses femmes ont été mes bonnes fées. Tout d’abord, Berenice Abbott. Le premier souvenir qui me revient, remonte à 2012. Ron Kurtz, un Américain francophile, propriétaire du fonds de cette grande photographe américaine me propose de l’exposer de manière concomitante à l’exposition qui se tenait alors au Jeu de Paume. Puis l’année suivante surgira Vivian Maier que j’ai découverte très tôt, avant qu’elle ne soit connue et reconnue… En y réfléchissant, l’année 2015 se révèle un tournant pour les Douches. Sabine Weiss expose à la galerie ; les enfants d’Ernst Haas me donnent leur feu vert pour mettre en avant le travail de ce coloriste hors pair ; et, de manière concomitante, Christine Guibert me confie le soin de poursuivre le travail d’Agathe Gaillard en me transmettant l’œuvre d’Hervé Guibert. Quelle chance ! © Ernst Haas. New York, 1955 / Courtesy Les douches la galerie (Exposition Jeux de mots présentée jusqu’au 13 mai 2026) L’année 2018 se révèle également une date charnière pour la galerie. Ma rencontre avec Eric Rémy, dépositaire du fonds photographique initié par Christian Bouqueret, historien de la photographie, va se révéler fondamental. Son œil, son expertise sur les tirages, ses idées m’apportent une bouffée d’air frais. Une grande complicité nous unit. Il ne m’est pas possible de conclure sans parler de Ray K. Metzker. Sa représentation marque un point clé dans le développement de la galerie. Son œuvre représente pour moi la quintessence de ce que je défends. Pendant cinquante ans, Metzker ne cessera d’expérimenter le médium photographique tout en pratiquant l’excellence des tirages. L’arrivée de Roger Ballen en 2023 avec la complicité de Philippe Séclier, autre figure essentielle de la galerie, souligne également notre engagement dans la photographie contemporaine. La galerie a été inaugurée dans les anciennes douches municipales du 10ᵉ arrondissement, un lieu en périphérie des centres névralgiques des galeries parisiennes. Était-ce un pari d’être excentrée, une volonté affirmée de vous éloigner d’un modèle de galerie plus traditionnel ? Avec Stéphane Couturier, mon partenaire dans cette aventure, nous avons découvert ce lieu à l’époque, laissé à l’abandon. Coup de foudre immédiat. Un espace atypique avec cette lumière zénithale me correspondait assez bien, et assez loin du white cube, en effet. Monter des expositions, organiser des débats, avoir un espace librairie, tout cela me tenait à cœur. Ce lieu catalysait toutes mes envies. Je m’y suis sentie tout de suite chez moi. Certes, j’étais loin du centre névralgique des galeries, mais à l’époque cela m’importait assez peu. © Les Douches la Galerie, Paris L’an dernier, vous avez finalement décidé de quitter les Douches pour un nouvel espace, rue Chapon, dans le Marais. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ? Le pragmatisme avec le choix d’un quartier, le Marais qui se caractérise par une offre culturelle abondante. Un autre facteur a également joué : le covid. Le télétravail a modifié le comportement des collectionneurs. Le temps dédié à visiter les galeries s’est singulièrement rétréci. Traverser tout Paris pour venir jusqu’aux Douches, dans le Xème, devenait de plus en plus compliqué. Dont acte. Quels changements avez-vous constatés depuis votre arrivée dans le Marais ? Une vingtaine de galeries cohabitent avec une grande intelligence rue Chapon. Le flux des visiteurs est proportionnel à ce nombre. L’effet est mathématique. Que du positif ! Nos collectionneurs semblent ravis que j’ai franchi ce pas. Il y a, bien sûr, quelques nostalgiques des anciennes Douches, mais la nostalgie ne fait pas avancer. Thierry Balanger, Peau sur peau, 2026© Thierry Balanger / Courtesy Les Douches la Galerie, Paris (Exposition en cours) Quel est, selon vous, le rôle des foires pour une galerie aujourd’hui ? Les ventes réalisées dans le cadre de ces événements représentent quelle part de votre chiffre d’affaires ? Quel est le profil des collectionneurs ? Sous le terme « galeries », s’opposent des modèles économiques et capitalistiques. Aussi, me paraît-il plus juste de s’arrêter sur « les galeries photo ». Ma réponse va être une lapalissade. Les foires sont presque plus importantes aujourd’hui qu’auparavant. Le temps étant compté, certains collectionneurs privilégient les foires au détriment des visites dans les galeries. Seul bémol : le coût des foires étant prohibitif, il faut savoir être sélectif. La part de notre chiffre d’affaires réalisé dans les foires se situe entre 20 et 30% du CA global. Quant au profil des collectionneurs, nous pouvons dire, tout en évitant les idées reçues, que le medium photographique attire difficilement la « génération Z ». La peinture, ou le dessin s’inscrivent, plus aujourd’hui, dans l’air du temps. Des sociologues constatent également que collectionner, quel que soit le medium, n’est plus un marqueur social comme ce fut le cas pour la génération des « Baby-Boomers ». Nous sommes dans un cycle bas. Mais quand on a la chance de pouvoir collectionner, on est vite atteint par cette passion, qui peut parfois frôler l’obsession. La galerie va fêter son 20ᵉ anniversaire. Comment le marché du tirage photographique a-t-il évolué ? L’arrivée du numérique et maintenant de l’IA ont complètement modifié ce marché. Notre rôle à la galerie est d’expliquer sans relâche les qualités intrinsèques d’un tirage qu’il soit numérique ou argentique. Qui réalise le tirage ? Comment ? Quel papier ? Avec quel laboratoire ? Combien de tirages ? Quels formats ? Quelle est sa provenance ? La photographie étant un medium multiple, les questions sont nombreuses. La rigueur que nous nous imposons à répondre à ces questions est le seul moyen, à mes yeux, de fidéliser les collectionneurs. D’après vous, quel avenir se profile pour le tirage photographique dans les années à venir ? Que répondre ? je pense que le tirage numérique va encore faire de très grands progrès surtout en noir et blanc. Je constate qu’une jeune génération se tourne vers les procédés anciens, je m’interroge. N’est-ce pas un effet conjoncturel pour rassurer les collectionneurs… comme cette vogue pour le tirage unique ? Je ne sais pas. Tout est ouvert ! Je reste cependant persuadée que l’intérêt pour les tirages d’époque feront toujours le bonheur de certains collectionneurs. Quels sont les défis majeurs auxquels le marché de la photographie est confronté aujourd’hui ? Notre société est une société de l’image amplifiée depuis quelques années par les réseaux sociaux. La confusion entre image et photographie perdure et c’est précisément le principal défi à relever. Certes, tout le monde peut faire une bonne photographie mais de là à construire une œuvre ou à l’exposer sur un mur de galerie ou de musée, il y a matière à réflexion. Vous venez de célébrer le centenaire de la naissance de Vivian Maier. Vous avez été la première galerie en France à exposer son travail. Quel rapport la galerie entretient-elle avec l’œuvre de cette photographe hors norme ? Cette femme, très au fait de l’histoire de l’art, ne rentre dans aucune case. Je l’ai découverte par hasard et au gré de mes recherches. J’ai voulu en savoir plus. Je suis allée rencontrer à New York, le galeriste, Howard Greenberg qui m’a expliqué la genèse de ce travail. J’ai pu avoir accès à certaines planches contact chez Steve Rifkin, son laboratoire près de New York. Ses compositions m’ont époustouflée. N’oublions pas que nous sommes en face d’un corpus qui rassemble 145000 négatifs. À priori, exposer des tirages posthumes, n’était pas dans l’ADN de la galerie mais après avoir pressenti l’importance de son œuvre, je n’ai pas hésité une seconde. J’ai suivi mon intuition. INFORMATIONS PRATIQUES Les Douches la Galerie54, rue Chapon 75003 Paris jeu21mai(mai 21)14 h 00 minsam20jui(jui 20)19 h 00 minThierry BalangerInsolentes beautésLes Douches la Galerie, 54, rue Chapon 75003 Paris Détail de l'événementLes Douches la Galerie est heureuse de présenter Insolentes beautés de Thierry Balanger, première exposition personnelle de l’artiste à la galerie. Depuis près de trente ans, son oeuvre explore les Détail de l'événement Les Douches la Galerie est heureuse de présenter Insolentes beautés de Thierry Balanger, première exposition personnelle de l’artiste à la galerie. Depuis près de trente ans, son oeuvre explore les liens intimes entre corps et photographie. À travers un processus radical affranchi de l’appareil, Thierry Balanger engage directement la matière du corps dans celle du papier sensible et donne naissance à des images où la présence physique devient empreinte, trace et expérience. L’exposition met ainsi en lumière une pratique à la fois performative et introspective, dans laquelle le geste photographique devient un espace de révélation et de transformation de soi. Selon Adonis : « Le corps est un univers – son espace est le visage. Le visage n’est le masque d’aucune chose. » Mais si le corps est univers, la photographie l’est tout autant. Ou, plus précisément, c’est à travers l’univers du photographique que l’univers du corps peut prendre conscience, sans masque, de l’étendue de son territoire, de son existence et de son essence ; autrement dit : s’incarner. Toute l’oeuvre de Thierry Balanger, quasi depuis trois décennies, en témoigne. Car, si le corps n’a pas de commencement hors de lui-même, il peut néanmoins se déplier, se déployer, de toute sa mesure et sa démesure, à la surface même d’un papier photographique qui en offrira, en retour, une empreinte directe, immédiate et sans retour possible. Car il ne s’agit pas littéralement ici d’[auto]portrait(s) d’un corps, d’un visage, d’un être ou d’une identité, mais indubitablement d’un contact intégral suivi d’un transfert in extenso peau sur peau : l’épiderme d’un corps – humain, animal, végétal – et ses humeurs versus l’épiderme sensible des sels d’argent du papier photographique. Aussi les figures et les formes de l’apparence n’y sont-elles, de fait, que pures présences matérielles d’un réel tangible et effectif. Délourdi donc de tous les outils ancestraux de la photographie – il n’y a là ni appareil ni prise de vue à proprement parler –, Thierry Balanger n’envisage ainsi l’image qu’en tant qu’espace d’enregistrement et de visibilité d’un processus créatif dans son ensemble. Tout n’y est en effet qu’un seul et même champ d’expérimentations sans étapes préliminaires ; la figuration s’affinant et se précisant au fur et à mesure des nombreuses expériences qui impliquent inéluctablement une production importante de tirages afin d’arriver à la juste adéquation entre l’acte performatif préalable et le résultat escompté : la délivrance de quelque chose de soi vers et à travers le photographique, et qui témoignera ensuite pour l’éternité de l’insolente beauté de ce geste artistique sans sujet, sans objet, et pourtant d’une portée inouïe, celle d’une fusion, sinon d’une communion avec soi-même grâce à la photographie. Nadar, dans son livre de souvenirs1, rapporte un point de vue d’Honoré de Balzac en tout point surprenant, et que d’aucuns ont nommé la « Théorie des spectres » : « Selon Balzac, chaque corps dans la nature se trouve composé d’une série de spectres, en couches superposées à l’infini, foliacées en pellicules infinitésimales, dans tous les sens où l’optique perçoit ce corps. L’homme à jamais ne pouvant créer – c’est-à-dire d’une apparition, de l’impalpable, constituer une chose solide, ou de rien faire une chose –, chaque opération daguerrienne venait donc surprendre, détachait et retenait en se l’appliquant une des couches du corps objecté. De là pour ledit corps, et à chaque opération renouvelée, perte évidente d’un de ses spectres, c’est-à-dire d’une part de son essence constitutive. » Thierry Balanger en inverse ici la symbolique, sans pour autant contredire le propos : si l’acte photographique détache bien ici une couche du corps comme on ôte la pelure d’un oignon, cette couche spectrale foliacée en pellicules infinitésimales qu’évoque Balzac ne participe en rien à la perte d’une couche identique de son essence constitutive, mais bien au contraire reconfigure ce corps, le figure de nouveau plus en accord avec lui-même. Comme si ce pouvoir du corps à se reconstruire – entre le processus de mue du serpent et la figure du Phénix, le récit du supplice de Saint-Barthélemy et le mythe de Pénélope –, n’était là que pour l’enrichir, en lui apportant à chaque occurrence de la densité – sa substance –, de la pesanteur – sa force – et de la gravité – sa puissance. Faire face à soi-même comme reconstitution de soi-même. « La mort pas plus que le soleil ne peuvent se regarder en face », affirmait Dieter Appelt ; le corps, lui, le peut ! Et la photographie, dans son acte comme dans sa matière, de n’être qu’un miroir sans tain tourné, tel un Janus, d’un côté vers celui qui en a provoqué le processus et qui y a engagé tout son être, et de l’autre vers le spectateur qui y perd son regard pour mieux y trouver une identité tout entière. Laissons Roland Barthes dès lors conclure : « La photographie, c’est l’avènement de moi-même. » Marc Donnadieu Chercheur, enseignant, critique d’art et commissaire d’exposition indépendant Dates21 Mai 2026 14 h 00 min - 20 Juin 2026 19 h 00 min(GMT-11:00) LieuLes Douches la Galerie54, rue Chapon 75003 ParisOther Events Les Douches la Galerie Get Directions CalendrierGoogleCal Cet entretien a été réalisé et publié dans le numéro #389 de Réponses Photo Marque-page0
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