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L’exposition hommage à Adrien Fregosi au Magasin (CNAC) Grenoble : rencontre Marine Lang 2 heures ago
Partager Partager Si Vittoria Matarrese dirige le Magasin, Centre national d’art contemporain (Grenoble) c’est à l’invitation de Céline Kopp, précédente directrice (avant sa nomination au Mamac Nice), que Marine Lang (qui a dirigé Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers pendant 10 ans) imagine avec Margaux Bonopera (Fondation Vincent van Gogh à Arles, et à l’initiative d’un projet de centre d’art à Saint-Eminie en Lozère) Dès potron-minet, une exposition hommage à l’artiste Adrien Fregosi (1980-2024) sous la forme d’une constellation d’amitiés et de gestes, d’affinités et de motifs, d’expérimentations et de liens. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Expression volontiers rieuse et désuète, ce fil conducteur nous guide à travers différents moments de la journée, du réveil au crépuscule, tandis que plusieurs complices s’invitent dans la ronde : d’Anita Molinero à Jean-Michel Alberola en passant par Estrid Lutz, Damien Fragnon, Noé Nadaud… L’univers d’Adrien entre graffiti, peinture aérographe, culture fanzine, se situe volontiers du côté des pratiques en marges ou dites « ignorantes ». Circonstances singulières, Marine qui a été la compagne d’Adrien de 2012 jusqu’à son décès prématuré en 2024 et mère de leur fille, revient sur le caractère exceptionnel d’une telle démarche, le rôle de Grenoble dans l’apprentissage et la pratique artistique d’Adrien, alors qu’un second volet de l’exposition se déroule au MIAM de Sète sous le titre Les Moyens du bord, conjointement à la sortie d’une monographie aux éditions MIAM-FP&CF dans une dimension plus intime et polyphonique à partir d’un certain nombre d’entretiens avec ses proches. Marine a répondu à mes questions avec pudeur et dignité, l’émotion ne prenant pas le dessus sur la nécessaire précision du travail de mémoire. Elle insiste sur le rôle de l’art en matière de processus de deuil. Portrait d’Adrien Fregosi Agissez-vous en tant que commissaire, archiviste, chercheuse, compagne… ? C’est un véritable travail d’équilibriste. Je l’ai assumé de différentes manières, au fil des étapes du deuil. L’endroit émotionnel où je me trouve aujourd’hui n’a évidemment plus rien à voir avec celui des semaines qui ont suivi la disparition d’Adrien. Depuis le début, une ligne directrice s’est imposée à moi : faire coïncider mon rôle au sein de l’Estate avec la nécessité de porter la pensée et le regard artistique d’Adrien, jusque dans la précision de certains choix. Il fallait aussi composer avec son absence, assumer cette part manquante et la compenser à travers ma propre place dans cette histoire. Cette démarche relève à la fois du deuil intime et de l’hommage. Il y a la mémoire que je souhaite porter en tant que compagne, mais aussi en tant que mère de sa fille, dans une logique de transmission. À cela s’ajoute une dimension collective : pour ces deux expositions, j’ai tenu à travailler dans une véritable dynamique d’amitié entre artistes. Au fond, tout l’enjeu consistait à trouver un équilibre entre ce qu’Adrien aurait fait ou pensé, le souvenir que j’en garde, et l’impossibilité d’en avoir une certitude absolue. Et peut-être que ce doute se compense, finalement, par un geste d’amour. Les commissaires de l’exposition : Marine Lang et Margaux Bonopera (de gauche à droite) Magasin CNAC photo Grégoire d’Ablon Vous avez voulu vous entourer de Margaux Bonopera pour mener à bien ce travail de commissaire. Comment est né ce dialogue avec elle ? Avec Margaux, tout est né d’un réseau de relations et d’affinités. Ce qui est important de rappeler, c’est qu’Adrien était, à mes yeux, un “artiste d’artistes”. Sa pratique est restée relativement peu visible, en grande partie à cause de la maladie : le temps et l’énergie qu’il avait, il les consacrait avant tout à notre famille, à ses proches, mais surtout à son travail en atelier, davantage qu’aux enjeux de diffusion ou de réseau dans le monde de l’art. Pour autant, son travail était profondément soutenu et regardé par d’autres artistes et acteurs du milieu. Je pense notamment à Guillaume Sultana, son galeriste, qui a accompagné et montré son travail quelques années avant son décès. C’est aussi dans ce contexte que s’est construite la relation avec Margaux. C’est elle qui avait mis Guillaume Sultana et Adrien en contact. Margaux Bonopera suivait le travail d’Adrien depuis longtemps. Elle était devenue son amie, avait acquis une de ses œuvres et avait déjà collaboré avec lui à plusieurs reprises. Très vite, dans cette dimension profondément relationnelle que nous voulions donner au projet, sa place s’est imposée assez naturellement. Et puis, pour beaucoup de raisons, j’avais aussi besoin, dans ce rôle de commissaire, d’être en dialogue avec quelqu’un d’autre. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Quelle est l’origine de l’invitation de Céline Kopp ? Le projet du MIAM est le premier à avoir abouti, mais pour reprendre la chronologie, tout a commencé avec la découverte du travail d’Adrien par Hervé Di Rosa, président fondateur du MIAM. Cette rencontre avec son œuvre s’est accompagnée d’un double choc au moment de l’annonce de son décès : la prise de conscience de la gravité de sa maladie, de son absence soudaine, mais aussi un véritable coup de cœur pour sa pratique. Très vite, la décision a été prise de lui consacrer une exposition au MIAM. Parallèlement, Céline, qui connaissait Adrien et suivait son travail depuis longtemps, a proposé une invitation au Magasin. L’enjeu était alors de produire cette exposition presque en même temps que celle du MIAM, avec un léger décalage lié à nos disponibilités respectives avec Margaux. L’idée, dès le départ, était de resserrer au maximum ces temporalités afin que ces deux chapitres, ces deux expositions, puissent véritablement dialoguer et trouver un écho l’une dans l’autre, à tous les niveaux. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon En quoi est-ce que ces deux expositions se distinguent et se rejoignent ? Avec Margaux, notre première démarche a été de regarder l’ensemble de la pratique d’Adrien dans toute sa diversité. Nous avons ensuite réfléchi à la manière de répartir les œuvres entre les deux projets, avec l’idée que les différents médiums qu’il travaillait soient représentés dans chaque exposition. Certains types d’œuvres ou thématiques apparaissent d’ailleurs dans les deux parcours, tandis que pour d’autres leurs présences à Grenoble ou à Sète ont été pensées en fonction des spécificités de chaque lieu. Les différences institutionnelles entre le MIAM et le Magasin ont beaucoup nourri cette réflexion, tout comme les contextes propres à chaque ville. À Grenoble, par exemple, la dimension industrielle résonnait différemment ; à Sète, c’était davantage le paysage ou l’ancrage méditerranéen qui entraient en jeu. Ces éléments ont orienté nos choix d’œuvres et les thématiques que nous souhaitions mettre en avant ici ou là. La place des artistes invités s’est également construite progressivement, au fil des discussions. Nous avons choisi de répartir leurs présences d’un lieu à l’autre dans une logique d’écho et de dialogue entre les deux expositions. Au Magasin, notamment, le contexte institutionnel permettait plus facilement de produire de nouvelles œuvres et d’offrir aux artistes un véritable accompagnement grâce aux équipes de régie et de production. Cela a ouvert des possibilités très stimulantes. Au MIAM, en revanche, la dimension historique du musée était beaucoup plus présente, avec des œuvres et des figures tutélaires qui inscrivaient naturellement le projet dans une autre perspective. Les choses se sont définies ainsi, progressivement, au fil du temps et des échanges. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Combien d’œuvres ont-elles été produites spécialement à l’occasion de l’exposition au Magasin ? Parmi les nouvelles productions présentées ici, il y a notamment l’œuvre de Roméo Julien dans la première salle, celle de Delphine Reist dans la deuxième, ainsi que le projet de Marion Balac dans la troisième salle qui constitue une réinterprétation d’un projet antérieur mené avec Adrien en 2013 et enfin la fresque de Noé Nadaud qui conclut le parcours. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Que souhaitez-vous traduire à travers les titres des expositions ? Concernant Les Moyens du bord, nous avons beaucoup travaillé, au MIAM, à partir de citations d’Adrien. Nous avons puisé dans ses titres, ses formules, ses expressions, tout un vocabulaire qui était au cœur de sa pratique et de sa manière de verbaliser, voire de poétiser son art, à travers ses écrits ou encore ce qu’il partageait sur Instagram. Il avait notamment réalisé un fanzine intitulé Les Moyens du bord, et ce titre nous est apparu comme une sorte de condensé très juste de sa démarche. Il résonnait d’abord avec le positionnement du MIAM, le Musée international des arts modestes, mais aussi avec le contexte de Sète. Dans le vocabulaire maritime, “les moyens du bord” désignent ce que l’on a à disposition sur un bateau : rien de plus, rien de moins, et la nécessité de faire avec. Cette idée nous semblait profondément liée à la manière dont Adrien faisait de son vécu la matière même, presque le carburant de son art. Cela renvoie aussi à son rapport aux matériaux. Adrien travaillait dans une forme de logique philosophique punk : il refusait d’ajouter de nouveaux objets au monde ou d’entrer dans des circuits de consommation classiques en achetant du matériel dans les magasins de beaux-arts ou de bricolage. Il préférait récupérer des matériaux usagés, des stocks de papier chez les imprimeurs, de vieux pots de peinture en déchetterie, des bombes usées… Il y avait chez lui une volonté très forte de réemploi, de transformation du déchet en ressource, sans produire davantage de pollution. Pour l’exposition du Magasin, Dès potron-minet est un titre que nous avons choisi avec Margaux après avoir défini le principe même de l’exposition : une traversée en cinq étapes d’une journée, réparties dans les cinq salles du Magasin. Cette journée est rythmée par différents moments : le soir, la nuit, le matin, l’après-midi et la fin du jour, comme une métaphore du cycle d’une vie. Nous aimions beaucoup cette expression de “dès potron-minet”, parce qu’elle est à la fois un peu oubliée et assez mystérieuse. Avec Margaux, nous trouvions amusant qu’elle sonne presque comme une onomatopée, sans que l’on sache immédiatement ce qu’elle signifie. En réalité, elle veut dire “dès l’aube”, “dès le tout petit matin”. “Potron” désigne le derrière, les fesses, et “minet”, à l’origine, renvoie à l’écureuil avant d’évoquer plus largement une petite créature vive et charmante. C’est le moment où les premiers mammifères sortent de leur terrier et apparaissent au jour. Cette expression nous semblait très fertile en termes d’images et correspondait assez bien à l’énergie facétieuse et à la puissance de vie qu’incarnait Adrien. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Il y a, selon moi, parmi les belles rencontres de l’exposition, celle avec Anita Molinero. Ce dialogue s’est-il imposé immédiatement ? Oui, assez naturellement. Je savais qu’Adrien regardait beaucoup le travail d’Anita Molinero. De mon côté, lorsque je l’ai rencontrée, elle a immédiatement représenté pour moi une sorte de figure tutélaire, presque une “maman punk”. Même si leurs pratiques ne sont pas identiques, Anita étant avant tout sculptrice, je trouve qu’il existe entre eux quelque chose de profondément commun : un rapport à l’altération, à la destruction, mais aussi à la reconstruction, avec cette force qui surgit de la matière. C’est quelque chose que je trouve extrêmement beau dans le travail d’Anita. Pour moi, elle est l’une des grandes artistes françaises contemporaines, et j’avais très envie que son œuvre puisse entrer en dialogue avec celle d’Adrien. Vue de l’exposition Adrien Fregosi, Dès potron-minet, Magasin CNAC (Grenoble) photo Grégoire d’Ablon Une publication accompagne le projet : comment l’avez-vous imaginé et autour de quelles formes de contribution ? La publication paraîtra le 13 juin. Il s’agit d’une coproduction entre le MIAM et les éditions FP&CF, qui reprend le même titre que l’exposition : Adrien Fregosi, Les Moyens du bord. À la fois catalogue d’exposition et monographie, c’est un ouvrage généreux de plus de 300 pages. Il réunit une importante sélection d’images, mises en valeur dans une maquette particulièrement soignée, conçue par le graphiste Jad Hussein. Mais au-delà de l’objet éditorial, il s’agit aussi d’une porte d’entrée dans la pratique d’Adrien. Plusieurs textes critiques ont été commandés à l’historien et chercheur Gaëtan Thomas, à la curatrice et autrice Georgia René-Worms, ainsi qu’au commissaire en chef du CAPC, Cédric Fauq. La biographie d’Adrien a, quant à elle, été confiée à Marianne Derrien. De mon côté, je n’ai pas souhaité l’écrire. J’estimais être déjà très présente dans l’ensemble des projets et, même si j’ai partagé les deux dernières années de sa vie, il y a de nombreux pans de son parcours qu’il a vécus sans moi. Réduire sa biographie à mon seul point de vue ne me mettait pas à l’aise. J’ai donc préféré confier cet exercice à Marianne Derrien, dont j’étais certaine qu’elle saurait le mener avec justesse, ce qu’elle a fait. Au-delà de ces contributions, le livre comprend également dix-neuf entretiens réalisés auprès de proches d’Adrien : de sa première petite amie jusqu’à moi, en passant par des personnes rencontrées très tôt dans sa vie, à la fin de son adolescence, ou encore à Grenoble, à Sète ou à Copenhague, différents lieux où il a vécu. Certaines sont issues du monde de l’art, d’autres non, mais toutes ont été, à un moment ou à un autre, en relation avec lui. Ces entretiens ont été menés par un ami proche, très impliqué dans une revue consacrée au dessin contemporain pour laquelle il produisait de interviews d’artistes. L’ensemble permet de faire émerger, à travers les voix des autres, une image sensible et plurielle d’Adrien, nourrie de nombreuses anecdotes, parfois très drôles. En quoi Grenoble joue un grand rôle dans le parcours d’Adrien ? Adrien a grandi à Grenoble, dans sa banlieue à Échirolles. Il s’est construit ici, à la fois comme enfant et comme adulte, et une grande partie de ce qui traverse aujourd’hui son travail s’est nourrie de cette expérience grenobloise. On y retrouve notamment des influences fortes comme le graffiti, le skate, mais aussi des formes de pratiques alternatives, à la croisée de l’art, de la politique et de la culture. Grenoble a été un terrain particulièrement fertile pour ce type d’expérimentations, à travers des lieux de squats culturels, des initiatives collectives, des espaces mêlant création, militantisme et production artistique. Adrien avait d’ailleurs lui-même initié un lieu, Going Blind, qui fonctionnait à la fois comme espace d’exposition et comme plateforme de production éditoriale, notamment par la sérigraphie, qu’il utilisait pour produire d’autres artistes. Ce qui me paraît intéressant dans ce rapport à Grenoble, et que l’exposition permet aussi de traverser, c’est la manière dont cette période de sa vie a façonné une approche très collective de la création. Aujourd’hui, on observe beaucoup dans les écoles d’art des dynamiques de collectifs, de groupes, et une remise en question de la figure de l’auteur unique ou du “génie”. Il me semble important de rappeler qu’une génération précédente, dont Adrien faisait partie, a déjà expérimenté ces formes-là, ici même à Grenoble, dans des contextes parfois très concrets et très engagés. Vous avez évoqué le rôle de l’art face au deuil. On parle beaucoup aujourd’hui de care, de soin, mais finalement assez peu de ce que signifie réellement la prise en charge du deuil, comme si cela demeurait un impensé collectif. Oui, parce qu’au fond, notre société a profondément peur de la mort et de la maladie. Ce qui me vient immédiatement à l’esprit face à cette question, c’est que nous avons non seulement oublié comment vivre avec le deuil, mais aussi comment vivre avec nos morts. Le capitalisme, jusque dans la manière dont il organise la prise en charge des corps et des dépouilles, a contribué à nous éloigner de cette réalité. Or, ce que j’ai appris à travers mon propre parcours, c’est que nous vivons entourés des vivants, nos proches, nos amis, les arbres, les animaux mais aussi des personnes disparues qui continuent de nous accompagner d’une certaine manière. Nos morts font partie du monde avec nous. Et je pense que c’est peut-être l’un des rôles fondamentaux de l’art. C’est sans doute une projection, mais j’aime imaginer que l’art est né, à l’origine, du besoin de transformer la peine, l’incompréhension face à la mort et à la finitude. D’une nécessité de donner une forme à ce qui nous dépasse. Dans ce projet, j’avais aussi envie de rappeler cela, d’autant plus que cette question est aujourd’hui moins verbalisée dans le milieu de l’art : oui, le deuil fait partie des motivations premières de la création artistique, et il continue de l’être. Ce double projet d’exposition est, parmi d’autres choses, une forme de travail de deuil. INFOS PRATIQUES : Adrien Fregosi « Dès potron-minet » Exposition collective Jusqu’au 03 janvier 2027 Avec : Jean-Michel Alberola, Marion Balac, Laurent Faulon, Damien Fragnon, Roméo Julien, Estrid Lutz, Anita Molinero, Noé Nadaud, Delphine Reist, Saeio, Sophie Guerrive, Martí Sawe. Le Magasin, Centre national d’art contemporain 8 Esp. Andry Farcy 38000 Grenoble https://www.magasin-cnac.org/programmation/des-potron-minet A Sète : Adrien Fregosi « Les moyens du bord » Jusqu’au 11 mars 2027 MIAM 23 quai Maréchal de Lattre de Tassigny 34200 Sète www.miam.org https://www.instagram.com/reel/DXPK2bFOiFl Marque-page0
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