Nichée à deux heures de Pékin, au pied de la Grande Muraille, dans la vallée de JinShanLing, un groupe immobilier propose un refuge, propice à la redécouverte de soi. Il vise, également à favoriser le dialogue entre la scène artistique chinoise et les institutions occidentales. Après Paris, Le Clézio Galerie intègre cet éco système singulier, nommé Aranya, issu du sanscrit qui désigne « un lieu serein, au-delà du monde ordinaire » . Un nouvel espace d’expositions vient d’être inaugurer avec deux artistes : le photographe Eric Poitevin et Elsa Salonen, artiste pluridisciplinaire.

vues d’exposition © Zhang Hui

Fin XIXe siècle, au Royaume-Uni, William Robinson défend l’idée de laisser vivre les plantations vivaces rustiques, mêlant les espèces locales et variétés acclimatées, sans intervention. Le paysagiste Gilles clément, cité par Eric Poitevin a prolongé cette intuition, dès 1985, autour de l’idée de travailler avec le vivant plutôt que contre lui. Eric Poitevin vit en Lorraine à la campagne. Il souhaite prendre soin des plantes, qui grandissent sur ses terres, des plus vulnérables, des invisibles, celles que l’on ne regarde pas. Et c’est surtout la reconquête du temps, pour un jardin indiscipliné en quelque sorte, mais pas laissé à l’abandon. Il saisit des plantes des champs, vagabondes, simples, à peine visibles dans le tohu-bohu d’un environnement destructeur.
Il les choisit en fin de vie, asséchées, pratiquement sans feuille : il n’en reste qu’une tige, telle une ligne verticale placée au centre de la photographie, sur fond blanc. Blanc immaculé sans ombre, par ce geste très « clinique », très minimaliste, très rigoureux. Devenant fétiche peut-être, elle apporte une intériorité réfléchissante, celle qui persiste longtemps par l’attrait d’un regard, loin des bruits nombreux entremêlés. Les plantes se dressent dans une posture assurée, réduite à leur essence et ne dessinant que des courbes parfois, des chemins, sûrement.

© Eric Poitevin

Le photographe n’a pas de parti-pris écologiques, mais révèle les plantes dans sa réalité, sans artifice.Le regardeur alors prend son temps pour suivre la ou les lignes reproduites par les distorsions ou pas de la fleur. Au départ, son regard glisse, puis aussitôt il revient en arrière pour s’attarder et là il ne peux plus se détacher et s’attarde pleinement sans contrainte. Le regard suit la plante, telle qu’elle dans sa plus simple expression selon la volonté express du photographe qui ne revendique aucun parti-pris, aucune revendication quelconque sur son devenir et son mode de vie, non elle est là qui s’impose d’elle-même, presque squelettique, (ce qui pourrait nous amener vers le travail strictement formel d’Elsa Salonen)

© Eric Poitevin

Il s’interroge sur son mode de vie, selon un protocole strict, qui est-elle en fait? Sur les métamorphoses, les trajets de vie, l’évolution, la compréhension des contours, le temps qui s’inscrit dans le creux de la tige, la transformation de la matière. Ainsi, de la matière perçue, l’attention se porte sur la capacité pénétrante de la manifestation de l’existence et non plus de l’existant.
Loin de reproduire la nature, Elsa Salonen choisit de la transformer.

vues d’exposition © Zhang Hui

ELSA SALONEN, Studies of the Eternal Cycle, 3.11.–26.11.2017, Ama Gallery

Profondément influencée par l’alchimie, l’artiste choisit de fixer le volatil. Elle extrait des pigments des plantes, les conserve dans des fioles de verre qui se situent à côté des fleurs blanches. Elsa Salonen pratiquait la peinture d’où le goût pour les pigments et la couleur. Ainsi récoltés, elle pourrait d’ailleurs les utiliser : elle ne l’exclut pas. Dans le culte de la nature finlandais, il existe une croyance en un esprit gardien (haltija) qui protège l’environnement et influence son bien-être. La mythologie finlandaise est un mélange unique de dieux puissants, d’esprits et de créatures sacrées, nés d’un lien profond entre l’humain et la nature. Ces récits intemporels sont bien plus que de simples légendes : ils sont le reflet d’un regard ancien sur le monde, encore vibrant aujourd’hui. L’artiste, imprégnée de cette culture va plus loin, et explore par les moyens de techniques scientifiques, avant qu’elle ne songe à faire émerger l’existence, la façon de démontrer, que derrière les apparences, il y a une nature « naturante » qui permet aux choses d’exister. Récemment, la science « officielle » redécouvre l’unité du vivant, l’ordre organique de l’univers, selon des historiens. L’alchimie, qui est une préfiguration de la chimie actuelle, est une transformation. Cette science de la matière est fascinée comme l’est l’artiste par l’arrière-plan de celle-ci.

ELSA SALONEN, Studies of the Eternal Cycle, 3.11.–26.11.2017, Ama Gallery

Elsa Salonen utilise exclusivement des pigments naturels pour ses créations, broyant des os d’animaux, des coquillages, des plantes pour en extraire de la matière. Tout son processus d’élaboration converge vers l’idée qu’il n’y a pas d’opposition entre matière et esprit. C’est ce que Carl Gustav Jung (1875-1961) avait intégré dans le concept de nature philosophe. L’artiste relie la transformation chimique des plantes à l’évolution macroscopique de l’univers.
« La matière est de l’esprit en sommeil » affirmait certains philosophes.
Lorsque ses pigments récoltés sont mélangés à de la poudre de météorites ou à des minéraux anciens, Elsa Salonen suggère que le vie sur terre et la poussière d’étoiles ont la même origine.Elle devient celle qui contemple le jeu des vraies lois qui régissent la matière pour l’esprit, telle l’alchimiste.

L’exposition explore deux propositions : celle des énergies créatrices qui sommeillent dans les corps inertes, par la photographie et de l’autre par les traces de ce qui a préexisté.
Elle prend alors tout son sens comme vision d’une humanité qui a la capacité de détachement spirituel.

INFOS PRATIQUES
Avant les mots
Eric Poitevin & Elsa Salonen:
Jusqu’au 15 août 2026
Le Clézio Galerie
Aranya Jinshanling
Building 14-07
Chine
Mardi — Dimanche, 9h — 18h
https://www.lecleziogallery.com

Nathalie Gallon
Nathalie Gallon est critique d’art, membre de l’AICA. Elle écrit des textes sur des artistes pour des plateformes, magazines en ligne et en version print et des galeries.Commissaire d’exposition indépendante, conseillère artistique et co-éditeur de Beaux-Livres L’exposition « Éphémérides coréennes », dont elle est la commissaire et la productrice, a été labellisée dans le cadre de l’année croisée France/Corée en 2015. De 2010 à 2012, elle a été déléguée générale de la Fondation Carmignac et a dirigé le prix international de photographie depuis sa création en 2009, pendant six ans. Elle conçoit des projets artistiques.

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