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A partir des Diaboliques de Clouzot et cette voix d’une femme qui prononce « je cherche des diamants dans la boue », Myriam Mechita déroule le fil d’une narration convulsive où les fulgurances de la beauté côtoient la noirceur absolue de l’âme. Le Transpalette devient ainsi la boite obscure du film de ces vies multiples et tortueuses, de ces territoires d’une mémoire muselée qui ne demande qu’à ressurgir, de ce désir qui palpite et suinte des murs. Vacille alors et respire de l’infra rouge au noir le plus profond, l’aura de nos consciences. De ce rouge inactinique, à la fois révélateur et angoissant, comme le souligne l’artiste elle déroule un « univers sourd, un peu enfermé sur lui même ». Dessins, céramiques, vanités investissent les 3 étages du Transpalette pour une danse sur le fil au bord du précipice !

« Veiller, faire attention aux privilèges, aux assignations, rester tout le temps sur le qui vive« .

Julie Crenn à l’origine de cette carte blanche revient vers nous sur la place des femmes artistes, les valeurs qui l’animent et sa pratique activiste.

1. Pourquoi cette volonté d’inviter Myriam Mechita au Transpalette ?

Pour plusieurs raisons.
D’abord parce que c’est important en tant qu’historienne de l’art, critique d’art et commissaire activiste féministe de proposer des monographies de femmes artistes,
Jusqu’à présent j’avais seulement présenté des expositions collectives, depuis le mois d’octobre dernier j’ai travaillé sur trois expositions monographiques : la 1ère étant dédiée à Sylvie Fanchon encore visible à l’Espace de l’Art Concret à Mouans-Sartoux, la 2ème dédiée à Coraline de Chiara à la galerie Claire Gastaud à Clermont Ferrand, et la 3ème avec Myriam Mechita au Transpalette.
La 2ème raison c’est qu’en tant que critique et visiteuse d’exposition je n’avais jamais vu encore d’expositions de Myriam Mechita, mise à part au centre d’art le Parvis à Tarbes (2010) qui était relativement éloignée, aussi j’ai eu envie de lui proposer d’investir le Transpalette étant donné mes liens avec elle, les projets déjà menés ensemble et ses engagements.

Commissaire associée du Transpalette, comment cela se traduit-il au quotidien ?

Pour refaire l’historique j’ai été invitée en 2017 par Erik Noulette, Damien Sausset et Nadège Piton à prendre part à un quatuor de commissaires pour l’exposition Traversées@Renarde qui s’inscrivait dans le programme des 40 ans du Centre Pompidou et essaimait plusieurs lieux de Bourges. Cette rencontre à la fois humaine, éthique, politique et artistique a conduit Erik à me proposer de remplacer de Damien Sausset, jusqu’alors commissaire associé à la programmation du lieu, depuis plusieurs années.
Dès le départ j’ai souligné ma volonté de m’inscrire dans l’esprit et l’histoire du lieu, d’agir de façon collective et partagée, sur un système d’alliances avec des personnes que l’on estime et respecte, des commissaires, collectifs invités de divers horizons. Par exemple la prochaine exposition « The Résidents » sera portée par Bandits-Images, à la fin de l’année il y aura un commissariat de Jens Hauser critique d’art et Aniara Rodado, chorégraphe et en 2010 c’est Frank Lamy commissaire au MacVal qui proposera une exposition de Simon English. Si je ne m’occupe pas de toutes les expositions je veille à ce qu’il y est une discussion collective concertée par rapport à ces questions.

Il est intéressant de souligner qu’au fil des années la friche Antrepeaux s’est institutionnalisée, elle a été créée par un groupe d’étudiants et étudiantes de l’Ecole des Beaux Arts de Bourges qui ont repéré le lieu, l’ont squatté, et au fur et à mesure (35 ans au total) l’ont pensé, au départ beaucoup sur la musique, les arts plastiques et depuis peu, les arts vivants. Un modèle unique qu’ils l’ont entièrement fabriqué avec quasiment rien au départ et qui aujourd’hui est une structure de plus en plus solide.

Qu’est ce qui manque selon vous aux artistes français pour atteindre une reconnaissance internationale ?

C’est une question que l’on me pose fréquemment et à laquelle je n’ai pas de réponse réelle. Le marché de l’art français est petit, il n’est pas très puissant. Les artistes sont obligés de bouger pour s’installer aux Etats Unis et en Europe, Berlin ou ailleurs. Myriam Mechita vit et travaille à Berlin et est un bel exemple. Elle est représentée par une galerie en Australie, elle vient de signer avec une galerie au Japon, elle a beaucoup plus de projets à l’international qu’en France et expose à Los Angeles, à New York ou aux Pays Bas.
C’est avant tout une question de parcours, de rencontre, d’être au bon endroit au bon moment. moment. Il est difficile pour les artistes français et françaises de sortir de l’hexagone. C’est surement plus facile lorsque l’artiste est représenté.e par une galerie qui a une portée internationale afin de pouvoir exposer à l’étranger, de participer à des foires, à des biennales, Nicolas Bourriaud commissaire de la future Biennale d’Istanbul va probablement favoriser cette visibilité. Ces efforts ne se font pas sans argent et répondent aussi à des demandes de marché.
Je ne pense pas que la scène française ait une identité particulière, elle reste hétéroclite et perméable aux influences et chaque artiste doit pouvoir y trouver sa place. Ce défi concerne les artistes de tous les âges, pas seulement les jeunes !

« Ces expositions comme « Elles@Pompidou » ne devraient pas exister. En tant que commissaire d’expositions j’ai présenté des projets qui réunissent exclusivement des femmes artistes. A chaque fois, mon discours est le même, c’est une honte de devoir présenter des expositions de femmes artistes. Pourtant, en tant que féministe activiste, je me sens responsable d’une situation que nous devons transformer. Ce type d’expositions souligne un manque de visibilité, un écart entre les genres qui est insupportable« .

C’est quoi être un artiste activiste ?

Cela peut prendre différentes formes mais déjà c’est avoir une conscience des failles et des injustices,des défauts de notre société et de trouver une forme plastique pour les dénoncer et les rendre visibles. Par le corps de l’artiste, le collectif, les images, les matériaux, les situations, les œuvres aident alors à une prise de conscience. L’artiste donne une traduction plastique, un engagement qui lui est propre.
Etre Activiste c’est activer, agiter les consciences, les corps vis-à-vis de l’indifférence, de la violence, de la sidération, de l’individualisme, de la haine etc..
Myriam Mechita a une conscience politique de la situations es femmes artistes et de l’histoire de l’art mais son travail ne peut pas être qualifié d’activiste. Je pense à Pascal Lièvre qui est selon moi un artiste activiste quand il organise ses défilés philosophiques, féministes, ou qu’il présente « Réver l’Obscur », il rêve l’obscur pour excaver les noms de femmes cis, trans et intersexes de l’histoire de l’art et de l’histoire.

Que pensez-vous des initiatives comme Elles@Pompidou qui visent à rétablir les femmes artistes écartées de l’histoire de l’art ?

Mon avis est assez tranché sur cette question. Ces expositions ne devraient pas exister. En tant que commissaire d’expositions j’ai présenté des projets qui réunissent exclusivement des femmes artistes, je pense par exemple à « Peindre dit-elle » (Musée de Rochechouart, puis le musée des beaux arts de Dole). A chaque fois, mon discours lors du vernissage est le même, c’est une honte de devoir présenter des expositions de femmes artistes. Pourtant, en tant que féministe activiste, je me sens responsable d’une situation que nous devons transformer. Ce type d’expositions
souligne un manque de visibilité, un écart entre les genres qui est insupportable. Pour autant, toutes les expositions présentant les œuvres de femmes artistes ne sont pas féministes. Je suis par exemple assez critique à propose de l’exposition « Mademoiselle » présentée au Crac de Sète en 2018.
L’exposition traitait du féminin, non des féminismes. Elle relevait d’esthétique féminine, pour cette raison les intentions en étaient complètement effacées.
L’exposition Elles@Pompidou était plutôt positive car elle faisait sortir des collections des oeuvres peu montrées, cela a permis une campagne d’achats assez importante de Pompidou pour palier à ces quotas dramatiques, même si, comme me l’ont confié plusieurs artistes, les œuvres achetées étaient des petits et moyens formats, des œuvres dont les prix restaient assez modestes.
On peut aussi parler des artistes africain.e.s et de la diaspora, nous retombons dans un même système d’enfermement et d’assignations.
Je ne pense pas retravailler sur ce type d’exposition, je préfère poursuivre ma recherche en m’appuyant sur un outil comme celui de la parité. Je compte en permanence, je veille à ce que différents profils d’artistes soient représentés. Nous savons qu’il y a entre 65 et 70% d’étudiantes dans les écoles d’art, où vont-elles ? De nombreuses institutions sont dirigées par des femmes, pourquoi le plafond de verre ne parvient pas à se fissurer ?
Il semblerait que la tradition sexiste sur laquelle repose notre société n’a pas de genre, nous sommes
tous et toutes responsables de donner une meilleure visibilité aux femmes artistes, mais pas seulement, je pense aux artistes racisé.e.s, bon binaires, etc.

C’est à chacun et chacune d’entre nous dans nos initiatives personnelles ou collectives de faire bouger les choses.
On avance millimètre par millimètre.

Vos prochains projets :

Avec Pascal Lièvre nous poursuivons HERStory, des paroles féministes qui sera présenté au MacVal (Vitry sur Seine) et à Synesthésie (maintenant Saint Denis), où tous les 1er week end du mois nous allons réitérer notre programme de portraits d’artistes et d’activistes, féministes ou non, autour des questions de genre, de visibilité, ces enjeux qui me nourrissent et me portent.
Ensuite il y aura une autre exposition au Transpalette au mois de juin qui va formuler un duo entre Noël Dolla et Delphine Trouche,jeune artiste, ayant à cœur dans ce travail que je commence avec ce lieu, que l’exposition estivale présente deux carrières différentes et de l’instaurer pour les prochaines années. Conjointement la Box le centre d’art de l’ENSA Bourges m’a demandé d’établir un rendez-vous parallèle aussi j’ai proposé à Noël Dolla et Delphine Trouche de choisir 10 artistes qu’ils aiment et soutiennent pour n’en retenir que 12, 6 hommes et 6 femmes. Les liens vont se créer par des alliances, des complicités, sans forcément qu’elles soient plastiques.
En octobre je présente avec Amélie Lavin, la directrice du musée des Beaux Arts de Dôle une monographie du travail de Giulia Andreani qui sera une restitution de son travail pensé et produit pendant sa résidence à la Villa Médicis à Rome en 2018. Et ensuite avec Pascal Lièvre nous partons à La Réunion poursuivre HERStory au Frac Réunion pour réaliser les portraits des artistes et activistes réunionais.e.s. La scène française ne peut pas se résumer à la métropole !

A LIRE
Visuelles.art : Entretien avec Julie Crenn, critique d’art et commissaire d’exposition

INFOS PRATIQUES :
Myriam Mechita
« Je cherche des diamants dans la boue »
Jusqu’au 6 avril 2019
Le Transpalette- Centre d’art
Antre-Peaux
24-26 route de la Chapelle
18 000 Bourges
http://emmetrop.fr

Actualités et écrits de Julie Crenn :
https://crennjulie.com/

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